Les chemins de mémoire

Publié le par club rando

Dans les espaces entre les pierres tombales, quelques plantes vivaces limitent la pousse des mauvaises herbes. Elles ajoutent une légère touche colorée à la blancheur de l’alignement des stèles. Un immense tapis de gazon, tondu de frais, remplace allées et bordures. L’agencement esthétique du cimetière franco-canadien d’Ecoivres, au pied du Mont Saint-Eloi renforce l’émotion des 21 visiteurs qui l’arpentent. La souplesse de l’herbe foulée aux pieds adoucit la quiétude du lieu de recueillement. Tout ici contribue à ce que «le pas des vivants ne vienne troubler le sommeil des morts »

Les chemins de mémoire

L’hécatombe de la première guerre mondiale a posé la question du traitement des cadavres. Dès 1920, les Alliés ont accepté qu’ils puissent rester pour l’éternité sur le lieu du sacrifice. D’immenses cimetières et mémoriaux ont été bâtis avant même que cultures et habitations ne fussent réhabilitées. Tout au long de la ligne de front, leur solennité fait maintenant partie intégrante du paysage français. Au nord d’Arras, le rebord du plateau artésien abrite de nombreux lieux qui témoignent de la férocité des combats. Leur rendre visite, c’est maintenir un lien de mémoire avec ce passé historique. Le faire à pied, projet conçu pour ce séjour du 2 et 3 avril, c’est ajouter un peu de sacré à une marche hygiénique. Quelquefois, le marcheur aime chercher du sens sous ses pas.

Les chemins de mémoire

Hauteur stratégique, le promontoire de Notre-Dame-de-Lorette fut le théâtre de l’horreur des combats, se succédant de 1914 à 1917. Dix mille tombes et un gigantesque ossuaire de soldats inconnus y sont rassemblés. Au centre du cimetière, une tour-lanterne et une chapelle de style byzantine ont remplacé l’humble oratoire d’origine édifié pour célébrer un miracle local intervenu après un pèlerinage à Loreto en Italie.

Les chemins de mémoire

En ce début d’après-midi froid mais ensoleillé, le groupe essaye de garder une juste distance entre ce témoignage des souffrances passées et l’harmonie actuelle. Le magnifique panorama sur le bassin minier et la douceur des plaines de l’Artois accentuent la beauté du site. Les membres de la Garde d’Honneur de Lorette offrent leur constance au souvenir et leur aide au public. Ils invitent à clore la visite au tout nouvel anneau de mémoire, inauguré l’été dernier par le président F. Hollande. C’est un immense ruban de 328 mètres de diamètre, constitué de plaques d’acier dressées entre terre et ciel. Elles égrènent les noms de 580 000 morts, amis et ennemis. Dépassant les antagonismes, l’oeuvre rassemble et réconcilie dans un strict classement alphabétique les noms de tous ceux qui virent leur vie fauchée sur le front des Flandres et du Pas-de-Calais. Quelques marcheurs prennent leur temps, recherchent un ou plusieurs noms, traces de leur histoire familiale personnelle. Le souvenir les habite.

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Une belle lumière de fin de journée incite à retrouver les chemins devenus paisibles autour d’Ablain-Saint-Nazaire, juste au pied de la colline sacrée. Son ancienne église, à demi-détruite a été conservée en l’état comme symbole de la violence des combats. Ses vestiges s’élèvent maintenant sur un paysage attrayant et bucolique.

Les chemins de mémoire

La pente du coteau se pare de belles prairies encadrées par des rideaux de haies. Enserrée dans cette auréole de bocage, la bourgade s’étire le long d’un petit ruisseau. De récentes et coquettes maisons en briques manifestent de sa vitalité. Ici le tissu rural, au cadre privilégié, semble d’autant plus attractif qu’il jouxte un bassin minier fortement urbanisé et à l’habitat sans doute dévalorisé.

Dans le Nord et au pays des Boyaux Rouges*, tout commence et tout finit au café. Le constat a été validé sur les deux journées. Entrer dans un bistro, c’est l’étape indispensable pour participer à la vie des lieux, pour ne pas être que de passage. L’accueil qu’on y trouve est sincère. Le tenancier, en deux minutes, organise l’espace. Quelques habitués réguliers se regroupent près du comptoir, juste pour certifier qu’ils sont d’ici par rapport aux inconnus qui débarquent du dehors. Ils le font cependant avec bienveillance, sans hostilité et dans l’attente d’un échange. Pour les nouveaux venus, le périmètre découvert est vite pensé comme acquis. Que ce soit à Ablain ou comme le lendemain à Maroeuil, le sentiment d’y être à sa place se justifie naturellement. Michel, très ouvert aux pratiques du savoir-vivre, lève son verre comme s’il portait un clairon. Coude levé et regard droit vers le plafond, son geste renvoie à la cordialité reçue.

Les chemins de mémoire

Le ciel du vendredi matin est bien chafouin. Une armée de nuages lui a fait prendre une teinte d’encre de chine. La faiblesse des mouvements de couches humides venues d’ouest a transformé une obscure brume en un vilain crachin. Il n’est pas suffisant pour perturber la balade qui s’inscrit au cœur d’un paysage fracassé par les combats du siècle dernier.

La nature a maintenant retrouvé sa paisible sérénité. Les arbres ont repris leur place auprès des talus, les traces des tranchées de 1917 ont été effacées par le travail des agriculteurs et l’habitat entièrement reconstruit. Le village de Mont Saint-Eloi doit sa renommée aux vestiges de son ancienne abbaye entièrement détruite à la révolution française à l’exception de ses deux impressionnantes tours. Situées un peu à l’écart de la ligne de front, elles ont été pendant le conflit la cible des artilleurs. Elles resteront à jamais le symbole de la résistance à l’occupation ennemie.

Les chemins de mémoireLes chemins de mémoire

Malgré le peu de visibilité, les champs qui dessinent la ligne tendue de l’horizon soulignent le moindre obstacle qui rompt l’horizontalité de la plaine. Quelques pylônes électriques lointains y prennent une forme fantomatique. Dans cet océan de cultures, une rivière, la Scarpe, a entaillé une petite vallée qui s’évase dans une zone humide près du village d’Etrun. La terre argileuse a produit la brique caractéristique des maisons. De couleur rouge, elle peut prendre des teintes plus claires en fonction de temps de cuisson dans le four. La blancheur de certaines façades n’est due qu’à l’artifice d’un badigeon de chaux. Les premières jonquilles tapissent d’or les sous-sol du bois de Maroeuil. Le chemin retrouve ensuite le goudron au pied du Mont Saint-Eloi et sa légende à l’approche du cimetière d’Ecroives.

Les chemins de mémoire

Conférencier apprécié pour la qualité des échanges-débats qu’il conduit avec son public, Jean-Pierre Arrignon est venu en voisin animer, très amicalement et généreusement, la visite des sites de mémoire. Historien universitaire, il sait comment raconter, interpréter l’histoire des hommes, de leurs succès et de leurs échecs. Il a appris que la vérité est fuyante comme la ligne d’horizon qui disparaît au fur et à mesure de l’approche. Nous retiendrons de son enseignement l’injonction qu’il emprunte à Platon : « Que nul n’entre ici s’il n’est géomètre !» La recherche de la réalité doit toujours procéder d’un esprit critique….. Même envers ses propres affirmations.

Les chemins de mémoire

*Expression qui désigne souvent les habitants du Pas-de-Calais

Jeudi 2 Avril : Visite du site de Notre-Dame-de-Lorette avec l’amical concours de l’historien J.P.Arrignon. Circuit pédestre des rives du Saint Nazaire à Ablain. Gîte et couvert assurés par l’Aréna Stade-Couvert à Liévin
Vendredi 3 Avril : Circuit des 3 abbayes : Mont Saint-Eloi, église d’Ecroives, Bray, le Mont- César, pont du Gy, Etrun, Maroeuil, le bois de Maroeuil, le cimetière d’Ecroives, Mont Saint-Eloi

Le Séjour

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