Il faut être deux pour bien danser le tango

Publié le par club rando

Des températures qui frisaient les quarante degrés à l’ombre, la France a eu chaud et particulièrement en région parisienne. On prétend même que les météorologues avaient déserté leurs bureaux pour acheter des ventilateurs. Soit pour pousser des nuages très paresseux qui refusaient de bouger, soit tout simplement pour se rafraîchir les idées. On a aussi appris que le mot canicule venait du latin et signifiait «petite chienne», l’autre nom donné à Sirius. En juillet, cette étoile se couche et se lève en même temps que le soleil et susciterait, paraît-il, toutes ses ardeurs. Les Français ont vivement contesté la passion coupable de l’astre des cieux. Celui-ci, fatigué de les entendre, vient d’autoriser tout récemment l’avancée des masses nuageuses pour calmer la récrimination montante.

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Michel avait vu juste. Avant de réunir ses dix compagnons sous le donjon de Gisors (27140), il s’était risqué à affirmer que le 10 juillet connaîtrait l’accalmie climatique. Bon calcul ! Une fraîcheur matinale revigorante annonce déjà le prélude d’une journée bien ensoleillée mais exempte de chaleur lénifiante. Le guide du jour est connu pour son sens de la mesure. Il ne manifeste pas vraiment un enthousiasme effréné dans la description du parcours. Mais la douceur de son sourire trahit son plaisir d’avoir donné corps au projet conçu pour les autres.

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A la sortie de la ville, le parcours emprunte la voie cycliste qui suit en parallèle le cours de la rivière, l’Epte. La lumière matinale fait briller la rosée des prairies qui bordent la rive. Une sorte d’allée-cathédrale souligne la perspective. Elle est soutenue par des saules et des chênes qui dressent fièrement leur fût vers le ciel. L’itinéraire abandonne l’onde et laisse filer la rivière plein sud pour rejoindre la Seine. Par une montée douce, il aborde une zone de grandes cultures. Le paysage s’ouvre sur un plateau d’openfield. Le terme paraît impropre car le riant moutonnement du relief n’évoque ni platitude ni fadeur. Toutefois dans ces espaces tendus vers l’horizon, le regard embrasse plus de ciel que de terre. Quelques hirondelles volètent au-dessus des tiges, cherchant leur déjeuner. Dans une friche d’herbes rases, quelques sauterelles, effrayées par le passage des marcheurs, bondissent en désordre. Il n’est pas bon de venir troubler la quiétude des champs. La couleur dorée des blés domine. Ils sont prêts à être moissonnés. La récente canicule n’a favorisé ni leur taille ni leur poids et le déficit hydrique pourrait entraîner une baisse des rendements. Pour le colza, l’effet est inverse. Les pailles ont bien séché et on entend presque la danse des graines dans leur gousse.

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Près du village de Courcelles-les-Gisors, tout un coteau abrite une culture originale et inattendue. Le Vexin Normand est une des rares régions françaises spécialisée dans la production du cassis. Cette plante ne se récolte pas mais se vendange. De nombreuses grappes viennent d’être cueillies. Ne restent sur pieds que de rares baies au goût agressif et astringent. Pour les gourmands qui comptaient s’en délecter, la désillusion est forte. Les fruits leur paraissent trop verts, tout juste bons pour les goujats.

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L’itinéraire plonge vers la petite bourgade où se dessine la silhouette romantique d’un vieux donjon en ruine mangé par le lierre. Ses formes restent assez visibles pour assurer de leur authenticité historique. Nous sommes ici au cœur d’un territoire convoité férocement au douzième siècle par les royaumes de France et d’Angleterre. Cet antagonisme se retrouve encore sur le blason de Gisors, partagé entre les fleurs de lys capétiennes et le lion d’or à «fond de gueules», emblème des Plantagenêt. Le chemin reprend ensuite la route des coteaux. Après la traversée du bois de Bellée, il redescend par une piste encore moussue vers le hameau de Boisgeloup où vécut Picasso. Cet artiste était capable de penser des choses que n’imaginent pas les autres. Mais point trop de déférence compassée !

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Le meilleur de la promenade se cueille au final, au retour dans Gisors. Cette petite ville a bien des trésors à offrir. Sa surprenante collégiale se révèle d’un éclectisme architectural qui passe du Gothique flamboyant à la Renaissance. Au milieu de tant de richesses ornementales se cache une petite merveille picturale qui retient pourtant bien peu l’attention des visiteurs : « le rachat des captifs». Ce tableau est l’œuvre de Claude Vignon, peintre prolixe et très en cours à l’époque de Louis XIII puis retombé injustement dans l’oubli. Son style, inspiré du Caravage, associe souvent des sujets lumineux à des détails très obscurs. Les raisons d’admirer cette toile ne manquent pas. Ici, le plaisir de le faire procède surtout de la prétention à distinguer ce que les autres ignorent. Bon, cette pointe d’orgueil restera pardonnable !

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Le château féodal se découvre derrière la rue ancienne à maisons de pans de bois. Il se dresse au-dessus de la cité mais ne surprend pas. Au plus près, l’impression change vite. Le château de Gisors devient forteresse. La restauration du donjon et des murs d’enceinte a restitué fidèlement le décor de son passé médiéval. L’histoire n’est plus abstraite mais s’impose avec ampleur. Derrière les murs des courtines, passent en filigrane les silhouettes de Philippe le Bel ou Richard Cœur de Lion.

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Hubert, beau gosse parfumé aux aphorismes, a dû ronger son frein dans le pré verdoyant des conversations convenues. Rival de B.H.L dans le concours des chemises ouvertes, il n’a pu trouver aujourd’hui de contradicteur à pourfendre ou séduire. Il faut être deux pour bien danser le tango ! Aussi n’y tenant plus et pour un futile prétexte, il a jeté son dévolu sur un aubergiste que le coude d’un chemin a placé sur sa route. Pour l’épingler sur son mur des victimes, il l’entreprend à sa manière, sans lui laisser le moindre souffle qui permette de débattre, protester, respirer. Surprise, le loup attendu n’est qu’un agneau. L’homme avale ses paroles comme une hostie pour un dévot. Puis l’aubergiste ouvre les portes de son établissement comme il ouvre son cœur. Hubert est apaisé. Il a comblé son manque. Il était préalablement bien convaincu que le plus sûr moyen de vaincre la tentation serait d’y succomber !

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Gisors, chemin de la Reine Blanche, la coulée verte le long de l’Epte, Mauréamont, chemin du Baron, Courcelles-les-Gisors, Gr125, le bois de la Bellée, le Boisgeloup, le moulin de Moiscourt. Gisors

Le Parcours

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GARL0T 14/07/2015 08:02

J'avais oublié que j'étais parfumé aux aphorismes !
Merci François pour cette prose toujours aussi romanesque et poétique.

Hubert