Dix-Huitième Avenue

Publié le par club rando

A New-York, on dit que les longues avenues qui quadrillent la ville «étirent les idées et font respirer le cerveau». Dans Paris, le maillage des voies et ruelles centrales ressemble plutôt à un réseau de veinules innervant le cortex cérébral. Mais les arrondissements périphériques, créés par l’annexion des communes suburbaines, paraissent mieux irrigués puisqu’ils regardent forcement vers l’extérieur. Le dix-huitième est l’un des plus particuliers. L’altitude de la butte Montmartre lui donne du souffle. Des quartiers fortement différenciés y cohabitent. Bourgeois à l’ouest, partagés à l’est entre bobos et immigrés qui se disputent d’anciennes zones populaires. Un pied dans le passé, un pied dans d’autres mondes, cette diversité donne des perspectives et ouvre l’appétit pour des marcheurs qui aiment découvrir les horizons contrastés.

Dix-Huitième Avenue

Un soleil complice accueille les dix-huit présents Place Clichy en ce vendredi 25 septembre. C’est le bon chiffre car en numérologie dix-huit suggère l’intuition éclairée et l’heureuse surprise. C’est aussi le projet du jour. Le terrain d’élection choisi pour la balade s’efforcera de rechercher les lieux intimes, restés au-delà des frontières du tourisme obligatoire. Le promeneur qui se contente de déambuler sur le parvis du Sacré-Cœur, rechercher le café d’Amélie Poulain ou se faire tirer le portrait devant les ailes du Moulin Rouge aura peu de chance de sentir l’âme ou les âmes de cet arrondissement

Dix-Huitième Avenue

Commençons à le comprendre par l’histoire. Le dix-huitième naît en 1860 par la réunion des coteaux de Montmartre et du village de la Chapelle-Saint-Denis. Se distinguent très vite plusieurs quartiers : les Grandes-Carrières, le sommet de la Butte, la Chapelle, la Goutte d’Or et Clignancourt. Ainsi, derrière la visibilité emblématique de l’ancien «Mont des Martyrs» se cache en fait, et dès l’origine, un arrondissement tout en nuances.

Juste derrière le cimetière de Montmartre s’esquisse le quartier des Grandes Carrières. C’est le plus récent car construit en fin du 19 ° siècle sur d’anciennes carrières de gypse. Dès 1860 la ville encourage des sociétés immobilières institutionnelles à y bâtir des immeubles destinés aux classes bourgeoises. Le nombre des étages est porté jusqu’à sept. L’élitisme a perduré. Ses résidents actuels s’affichent encore du «bon dix-huitième». L’unité architecturale, toute imprégnée par les artifices de l’art nouveau, reste le trait majeur de ce secteur. Les réalisations d’Armand Gauthier sont les plus représentatives. On les retrouve tout au long de la rue Lamarck, de la rue Ziem et bien sûr de la rue Armand Gauthier où s’installa et vécut cet architecte. Cette petite voie délicieuse dessine une large courbe puis, comme en trompe l’œil, finit curieusement en escaliers.

Dix-Huitième Avenue

Un nouvel embourgeoisement, encore plus aisé mais plus caché, a investi le flanc ouest de la butte. En haut de la rue Lepic et aux alentours de l’avenue Junot le prix de l’immobilier devient exorbitant. Il est réservé souvent à des artistes en vogue qui ont pris la relève des anciens peintres ou musiciens n’ayant connu que la vie de bohème. Si du côté Seine, la butte grouille de touristes, le côté nord, étrangement calme, n’intéresse que les amoureux de Paris. Quelques-uns savent que sous l’emplacement historique où Saint Denis porta sa tête coupée jusqu’à sa future basilique, les paysans médiévaux venaient faire abreuver leurs bêtes. Nerval y a décrit «les brumes qui entouraient ces lieux d’un halo de mystère». L’allée et le Château des Brouillards en aurait reçu leur nom.

Dix-Huitième Avenue

La très ancienne église Saint-Pierre, témoin du passé religieux du quartier, rappelle l’époque où les célèbres abbesses organisaient la vie locale. Négligée par le flot humain qui se déverse sur le parvis, elle n’ose dévoiler la jalousie qui la mine face à sa rivale, le Sacré-Cœur. Elle en veut férocement à sa voisine de ne pas s’être astreinte au canon de l’orientation est/ouest des édifices religieux. Celle-ci n’en a cure. La jeune effrontée, posée sur son axe sud/nord, entend bien profiter des bains de soleil et de la plus belle vue de Paris.

L’itinéraire dégringole ensuite sur le quartier Clignancourt par une série d’escaliers tout autant abrupts que méconnus. Insolite, surprenante, comme un gros paquebot immobilisé au port, la masse impressionnante des anciennes galeries Dufayel porte la nostalgie d’elle-même. Rares sont les parisiens qui connaissent l’existence de cet ancien temple de la consommation qui ferma ses portes dans les années 1930. Aujourd’hui occupé par des bureaux et des appartements, l’immeuble a toutefois conservé sa façade imposante surplombée d’une allégorie flamboyante exaltant les vertus du commerce et de l’industrie.

Dix-Huitième Avenue

Envahie par une foule d’individus aux origines provenant majoritairement du continent africain, la zone Barbès, Château-Rouge et Goutte d’Or apparaît au premier abord comme un ensemble dont on ne sait d’ailleurs lequel des trois noms le qualifie le mieux. Historiquement cette zone a toujours été un quartier d’immigration. Force est de constater qu’elle l’est bien restée. Ce n’est pas non plus un quartier ghetto et on y distingue bien des différences sociologiques entre lieux de passage et zone d’habitat. Le marché Dejean propose une profusion de produits exotiques dans des étals qui débordent largement sur les trottoirs. Ici les commerces n’ont pas qu’une fonction marchande. Ils sont lieux de rencontre et d’échange. L’ambiance est bon enfant. Dans le square Léon, des baffles crachent de la musique rap. Les rues de la Goutte d’Or paraissent plus calmes. On se surprend à ouvrir les portes des magasins. Un sympathique commerçant de tissus africains n’hésite pas à renseigner les non-initiés sur les subtilités entre les matières aussi différentes que le wax et le bazin.*

Dix-Huitième Avenue

Retour vers l’ouest. L’embourgeoisement remonte avec la pente qui rejoint la zone Marché St-Pierre, les Abbesses. Des magasins bios, des bars branchés et des marques tendances ont remplacés les boutiques bon marché. Dans un coin de la place des Abbesses, le mur en carreaux bleus émaillés des «je t’aime» invitent à un tour du monde de l’amour. Cette affirmation est déclinée en plus de 300 langues. Beaucoup de jeunes couples viennent y faire la pause-photo comme si cet acte allait préserver leur union pour l’éternité.

Dix-Huitième Avenue

L’insolite est ailleurs, au fond d’une impasse bien tranquille où se cache une curiosité qu’il reste encore possible d’admirer. L’ancien Hôtel de l’Escalopier a été construit dans un style délirant, emprunté d’éléments décoratifs d’inspiration médiévale. La Maison Eymonaud, qui l’a remplacé, a repris les éléments principaux de cette architecture qualifiée d’art troubadour. Deux superbes atlantes portant dragons sur les épaules, tout droit sortis de Notre-Dame-de Paris, semblent inciter les visiteurs à venir pousser la porte des jardins d’Esméralda.

Dix-Huitième Avenue

Avant de rejoindre la place Clichy, il convient de ne pas occulter la visite de la Cité Véron. L’étroitesse du passage bordé de minuscules jardinets conduit rapidement jusqu’au fond de cette impasse. Au numéro 6 bis une plaque indique la résidence parisienne de Boris Vian et Jacques Prévert. Leur terrasse a servi d’accueil à quelques-unes des plus belles manifestations du «Collège de Pataphysique» et à ses membres «le corps des Satrapes». Les deux intellectuels semblent avoir partagé ici le goût de la dérision puisque la «pataphysique n’engage à rien mais délivre de tout». Elle amène à des solutions qui mettent au même plan réel et imaginaire. François S., s’affirme respectueux de cette étrange discipline et rappelle que conscience et inconscience ne sont différenciées que par un simple privatif. Il sait surtout, qu’au-delà de toute logique, la science aime à rechercher ce qu’elle fuit !

Dix-Huitième Avenue

L’intégralité du parcours ainsi que d’autres photos ont été placés sur le blog
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2015c A travers le 18° arrondissement

Le Parcours

*Qualités de tissus qui permettent la confection de robes et boubous

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