On l'appelait "le Tigre"

Publié par club rando

Exposé présenté le 5 mai 2017 à Bernouville devant la maison secondaire de Georges CLEMENCEAU (1841-1929) et consécutif à la randonnée du même jour relatée dans l'article ‘La brigade du Tigre’

Fin 1917, la situation de la France est critique. Les soldats français subissent l’enfer de Verdun. Les bolcheviques viennent de prendre le pouvoir en Russie et les divisions allemandes, rapatriées de l’Est, s’apprêtent à enfoncer le front occidental. Le Président de la République, Raymond Poincaré, souhaite à la tête du gouvernement un patriote vigoureux et irréprochable.Quel autre choix que le « Tigre », cet homme de 76 ans, au caractère affirmé, républicain de Vendée, ancien dreyfusard, médecin, cavalier et duelliste ? Il a la République chevillée au corps ; il se ferait tuer pour elle. La situation exige CLEMENCEAU.

Son objectif, faire la guerre et la gagner. Homme de tous les fronts, la scène politique comme la boue des tranchées vont le faire entrer dans l’Histoire.

Ce républicain, né en 1841 à Mouilleron en Pareds (Vendée), en plein pays chouan, est un notable, sorte de « hobereau vendéen » sans particule. Il disait souvent : « c’est mon père qui m’a formé. Je lui dois tout ». Son père, Benjamin Clémenceau, à l’occasion de ses études de médecine, fréquenta les cercles républicains à Paris au grand désespoir de ses parents. Il participe à l’insurrection contre Charles X en 1830 et en 1848 contre Louis Philippe. Arrêté par Napoléon III après l’attentat d’Orsini, il a échappé de peu à la déportation en Algérie. A la porte de la prison de Nantes, au passage du fourgon cellulaire, le jeune Georges Clémenceau cria : « Papa, je te vengerai », une voix répond : « si tu veux me venger, travaille ! »Cette scène marquera le jeune homme qui, lors de ses études médicales à Paris, suivit toutes les manifestations républicaines ; souvent interpellé, il totalisa à l’époque plus de 80 jours de prison. Clémenceau a été de tous les combats contre l’empire mais à la suite d’un chagrin d’amour, il partit aux Etats-Unis où il donna des cours de français et d’équitation ; il y épousa une de ses élèves, Mary Plummer, qui lui donnera trois enfants.

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De retour à Paris au printemps 1870, il a été nommé, après le désastre de Sedan et la proclamation de la République, maire de Montmartre.

Témoin des évènements de la Commune, cet homme de gauche deviendrait-il communardNullement, il a la même réserve que le notable vosgien Jules Ferry à l’encontre des insurgés parisiens. « J’ai observé le phénomène pathologique que l’on pourrait appeler le délire du sang ». L’ami de Louise Michel ne peut dissimuler son dégoût ; il considère que les actes violents ont déshonoré la République, il déteste la violence irrationnelle des foules ; il a cherché, jusqu’aux limites du possible, la conciliation avant l’affrontement. S’il a désapprouvé la violence de la Commune, il en a admiré les idéaux, éprouvant beaucoup de respect pour les hommes et les femmes qui savaient mourir pour une idée.  Elu député du 18ème arrondissement en 1876, à l’Assemblée, comme Victor Hugo au Sénat, il ouvre un débat sur l’amnistie des communards qui croupissent, dans les bagnes coloniaux. Il s’affiche aux obsèques de Jules Vallès, il correspond avec le révolutionnaire Auguste Blanqui.

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Il revendique l’impôt sur le revenu, une République laïque qui donne à chacun ses chances grâce à l’instruction, au mutualisme, à la répartition des richesses ; « Il marche avec le siècle » écrit Zola. Manet le peint comme un « combattant de la République, un croisé de la justice défiant les notables barbus et ventrus de la République modérée ».

L’anticolonialisme sera une constante chez Georges Clémenceau qui renversa « Ferry le Tonkinois » le 30 mars 1885 à la suite du désastre militaire de Lang-Son. Le public, massé aux abords de la Chambre, criait : « A bas Ferry ! A l’eau Ferry ! A mort le Tonkinois ! ». Ferry fut obligé de sortir de l’Assemblée par une porte dérobée. Ce fut la fin politique de Jules Ferry, victime de « Clémenceau le furieux ».

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Les « opportunistes » (réalistes) ou ferrystes considéraient les radicaux de Clémenceau comme de dangereux agités. Leur chef est « l’agité type », on lui trouve une « face de mongol » avec ses fortes pommettes, une « mine de décavé et de noceur » avec ses joues creuses et sa réputation « d’homme à bonnes fortunes ».

On a peur de lui, de sa blague féroce, de sa force notoire à l’escrime et au tir. Clémenceau est compromis par le scandale de Panama, son journal, La Justice, étant subventionné par le principal corrupteur de l’affaire. Clémenceau éliminé ? Ce que bon nombre de politiciens espéraient, le Tigre, « féroce tombeur de ministères, » ayant beaucoup d’ennemis (avant Jules Ferry, il avait mis fin à la carrière de Gambetta). Depuis le début de la IIIème République, il représentait la puissance la plus redoutable et la plus redoutée de la politique française.

Sa force à l’escrime et au pistolet, présente dans tous les esprits, était en permanence évoquée de façon métaphorique pour décrire son éloquence « aiguisée comme un fleuret et aussi précise et meurtrière qu’un pistolet ». Rien de lyrique chez Clémenceau, à l’inverse de Mirabeau, Gambetta ou Jaurès, mais un débit de phrases courtes et sèches qui allaient droit au but, « faisaient balle, blessaient et brûlaient jusqu’à l’os ».

Faut-il énumérer les ennemis de Clémenceau ? Les monarchistes, bonapartistes, catholiques, républicains opportunistes (modérés)…Même dans sa famille politique, les radicaux, « sa liberté de parole faisait peur ». Après le scandale de Panama dans lequel, semble-t-il à tort, il avait été impliqué, G. Clémenceau, battu aux élections, s’effaça et pendant plusieurs années, se retira dans sa résidence vendéenne.

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C’est l’affaire Dreyfus qui lui permet de revenir au premier plan.

Rédacteur en chef du journal l’Aurore, il n’est pas convaincu au départ de l’innocence du capitaine Dreyfus condamné au bagne en 1894. Il s’étonne ensuite que l’armée ne puisse pas être soumise à la Justice et commence à prendre conscience du rôle de l’antisémitisme. Le 13 janvier 1898, Emile Zola publie dans l’Aurore le fameux article « J’accuse » dont le titre a été trouvé par Clémenceau. Il déploie tout son talent en faveur de l’innocent ; il publie sans relâche près de 700 articles dreyfusards réunis en sept volumes sous les titres (l’iniquité, la honte…). En 1899, il quitte l’Aurore pour créer un nouvel hebdomadaire le Bloc, dont il est le seul rédacteur, consacré à l’anticléricalisme (l’ordre du jour républicain est alors la « séparation de l’Eglise et de l’Etat ») et à l’anticolonialisme avec l’affaire indochinoise. Il réintègre le Parlement en 1902 comme sénateur du Var.

Clémenceau au pouvoir. 

En 1906, d’abord ministre de l’Intérieur d’un gouvernement éphémère, il devient pendant trois ans, Président du Conseil (Premier ministre) tout en gardant le portefeuille de l’Intérieur. Il crée en 1906 le ministère du Travail. La France connaît alors une vague de grèves souvent insurrectionnelles dans le bassin minier du Pas de Calais et les vignobles du Languedoc. Outre le règlement parfois répressif de ces grèves, il conduit d’importantes réformes de la Police notamment la création de la police scientifique et des brigades régionales mobiles (les brigades du Tigre) ; il revendique le titre de premier flic de France.

Les répressions syndicales ont entraîné la brouille avec Jaurès ; échange au Parlement :- « Monsieur Jaurès, vous promettez tout à l’ouvrier, mais vous n’êtes pas le Bon Dieu !- Et vous, vous n’êtes pas le Diable !- Qu’en savez-vous ? »

Le cabinet Clémenceau sera renversé en 1909.  Il profite du calme relatif dans sa vie publique pour acheter à Bernouville, à 7 km de Gisors dans l’Eure, une maison de deux étages dans un parc boisé car sa Vendée natale est trop éloignée de Paris

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Il souhaitait voir régulièrement son grand ami, le peintre Claude Monet dans sa propriété proche de Giverny. Clémenceau y retrouve ses racines paysannes, élève vaches, porcs et volailles. Il se lie d’amitié avec le maire et devient conseiller municipal. C’est là que vient le retrouver son « amie » Rose Caron, chanteuse d’opéra. Le premier flic de France se veut discret même si deux policiers sont toujours en faction devant les grilles.Après son retrait de la vie publique en 1920, il n’y reviendra que rarement. Très affecté par la mort de Claude Monet en 1926, il vend la propriété en 1927.

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Sans trop s’étendre sur la période la plus connue de la vie de Georges Clémenceau, la fin de la guerre, de 1917 à 1919, il convient cependant, à travers certains morceaux choisis, de souligner la personnalité exceptionnelle de celui qui deviendra le Père la Victoire.

Quelques passages de sa déclaration à l’Assemblée qui mériterait de figurer dans les anthologies des Ecoles :

-«Une unique pensée, la guerre intégrale…Plus de campagne pacifiste, plus de menées allemandes…Ni trahison, ni demi-trahison, LA GUERRE…Ces Français jetés dans la bataille : ILS ONT DES DROITS SUR NOUS, nous leur devons tout, sans aucune réserve…

Un seul devoir, demeurer avec le soldat, vivre, souffrir et combattre avec lui, abdiquer tout ce qui n’est pas de la Patrie… L’heure est venue d’être uniquement français avec la fierté de nous dire que cela suffit. »

Les parlementaires impressionnés comprennent qu’un chef vient de surgir ; sous son impulsion irrésistible, la bataille est partout.Interpellé à la Chambre par un pacifiste sur sa politique étrangère, il répond : « Vous voulez la paix ? moi aussi. Il serait criminel d’avoir d’autres pensées.Mais ce n’est pas en bêlant la paix qu’on fait taire le militarisme prussien. - Politique intérieure : je fais la guerre- Politique extérieure : je fais la guerre- Je fais toujours la guerre ».

Dans la bouche de Guillaume II, empereur d’Allemagne, : « La cause principale de la défaite allemande : CLEMENCEAU. Non, ce ne fut pas l’entrée en guerre de l’Amérique avec ses renforts. Si nous avions eu un Clémenceau, nous n’aurions pas perdu la guerre. »

Dans la bouche de Churchill : « Dans la mesure où un simple mortel peut incarner un grand pays, Georges Clémenceau a été la France. »

Principal négociateur du traité de Versailles où, cependant, il a subi l’influence américaine, il se présente en 1920 à la Présidence de la République. Son échec marqua son retrait définitif de la vie politique. Il devait consacrer les années suivantes à écrire (Démosthène en 1925, Au soir de la pensée en 1926, Claude Monet et les nymphéas en 1928) et à voyager.

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Trois jours après la signature de l’armistice, le 21 novembre 1918, il est élu à l’unanimité à l’Académie française sans avoir sollicité son admission. Pas vraiment enchanté de son nouveau statut, il ne siègera jamais sous la coupole. On lui prête cette citation concernant la noble institution : «Donnez-moi quarante trous du cul et je vous fais une académie française».

Issu de la tradition catholique vendéenne, Clémenceau, comme son père, était profondément athée et ardent défenseur de la laïcité. Quelquefois, il se disait bouddhiste en raison de son réel engouement pour l’art asiatique et les estampes japonaises (cf l’exposition « Le Tigre et l’Asie » au musée Guimet en 2014). Il pratiquait régulièrement la gymnastique et l’équitation ; il aimait la campagne et les animaux. Il fréquentait très souvent les milieux artistiques, les cercles et salons littéraires et musicaux parisiens de la belle-époque ainsi que l’opéra. Divorcé depuis 1891, il a connu de très nombreuses aventures galantes avec en particulier des danseuses de l’opéra, des actrices de théâtre, des femmes de lettres avec lesquelles il s’affichait ; la plus célèbre est probablement la cantatrice Rose Caron.

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Quelques citations de G. Clémenceau :

- « La guerre est une chose trop sérieuse pour être confiée aux militaires.

- Ne craignez jamais de vous faire des ennemis ; si vous n’en avez pas, c’est que vous n’avez rien fait.

- L’homme absurde est celui qui ne change jamais.

- Le meilleur moment de l’amour, c’est quand on monte l’escalier.

- Il est plus facile de faire la guerre que la paix.

- L’Anglais ? Ce n’est que du français mal prononcé.

- L’Angleterre ? Une colonie française qui a mal tourné.

- Il n’y a pas de vieux messieurs, il n’y a que des femmes maladroites.

- La tolérance ! La tolérance ! Il y a des maisons pour cela.

- Une vie est une œuvre d’art, il n’y a pas de plus beau poème que vivre pleinement.

- Tout le monde peut faire des erreurs, les imputer à autrui, c’est faire de la politique.

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André L