la boucle de Moisson

Publié le par club rando

Le tableau est superbe. D’abord on y trouve une longue rangée de maisonnettes aux façades en briques bicolores ou crépi grisonnant qui s’alignent au long de la courbure du fleuve. Sans trop de style ni d’uniformité, elles se retranchent de la route par de minuscules jardins couverts de lilas et de rosiers. De l’autre côté de l’asphalte, une immense pelouse étale un très large arc de cercle. Elle donne immédiatement envie de la fouler. Enfin et surtout, la Seine à ses pieds, mutine et hautaine, ne cherche qu’à se donner en spectacle. Sur la rive opposée, le village de Vétheuil et les coteaux du Vexin ferment le décor de la scène de ce théâtre. De temps à autre quelques péniches y défilent en figurantes, pressées de rejoindre la capitale.

la boucle de Moisson

Depuis des décennies à Lavacourt(78840), hameau de Moisson, rien ne semble bouger. L’antique café, en lettres fatiguées par le temps, affiche toujours son patronyme au fronton «Au rendez-vous des canotiers». Pourtant à l’entrée du hameau un panneau publicitaire l’indique sous un terme plus familier «Chez Charlot». Peut-être par ce qu’aujourd’hui l’établissement vit surtout de son annexe au toît de chaume, établie de l’autre côté de la route. On y vient surtout les week-ends ensoleillés ou les beaux soirs d’été pour profiter autant du cadre exceptionnel que des délices de la cuisine.

la boucle de Moisson

Après la chaleur accablante des journées précédentes, le ciel tourmenté de ce matin du 23 juin apporte enfin la coulée de fraîcheur tant attendue. Elle est presque excessive mais le soleil, espéré pour midi, devrait rétablir la normalité d’une température conforme à une fin de printemps. Passées les dernières villas de Lavacourt, les 14 participants de la sortie du jour entament la remontée amont de cette grande boucle de Seine. Juste après Mantes, le fleuve s’est imposé, il y a fort longtemps, quelques instants de réflexion avant de continuer son cours qui l’entraînait inexorablement vers sa perte. Rebelle et opiniâtre, il a construit un entrelacs de tours et contours pour retarder l’échéance fatale. Cet acte de résistance l’a magnifié. Les boucles de Guernes et de Moisson sont maintenant considérées comme les plus beaux méandres de la Seine.

la boucle de Moisson

La présence de l’eau si proche rafraîchit l’atmosphère et conforte la tonicité de l’allure. Le chemin côtier, attrayant au départ, se resserre de plus en plus dans le foisonnement d’une végétation de bords de rive. Il finit même par former une voûte envahie d’orties et de buissons infestés de parasites qui ajoutent à la confusion arbustive. Il débouche heureusement sur une vaste parcelle céréalière où des senteurs, exaltées par la chaleur contenue, émanent de la terre et des cultures qu’elle porte. Devant, le village de Mousseaux s’adosse à un coteau boisé. Jadis, il devait s’ériger comme un poste idéal pour surveiller et se protéger des ennemis venus du fleuve. L’évolution ne se concevant pas sans racines profondes, bien que les rues du village paraissent peu encombrées par la circulation, est-ce par réminiscence à cette crainte ancestrale que les maisons y placardent leur injonction à ne pas stationner ?

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A la sortie du village, des chevaux dans le pré accourent au passage. Il y a dans cet empressement plutôt une bienveillante envie de rencontre qu’une curiosité suspicieuse. Certains portent sur le haut de la tête un bien curieux foulard. Renseignements pris, ces paisibles canassons ne cherchent pas à jouer avec les symboles mais protègent simplement leurs muqueuses de l’agression des mouches et autres insectes.

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La forêt qui colonise la majorité de la boucle occupe l’espace intérieur. Il va falloir la traverser. C’est un territoire remarquable qui a toujours été préservé de l’habitat. Jusqu’au dix-septième siècle, il constituait une immense garenne à lapins. Le seigneur de la Roche-Guyon accorda aux villageois de Moisson le droit de chasse de façon à reconvertir ensuite les lieux en un large boisement. La lande devint forêt. En 1902, les frères Lebaudy,  riches industriels du sucre, y aménagent des  pavillons de chasse, encore visibles, et font voler des dirigeables. Le sous-sol géologique, qui avait emmagasiné un extraordinaire tonnage d’alluvions caillouteuses, a été intensément exploité par des ballastières tout au long de la seconde moitié du vingtième siècle. Puis ces carrières ont été réhabilitées grâce à un programme de reboisement naturel ou de mise en eaux. Un récent réaménagement s’applique à gérer la mosaïque des milieux résultant de toutes ces mutations et veille à ce qu’elle demeure un refuge protégé et une source d’émerveillement pour le promeneur

la boucle de Moisson

La forêt actuelle assure parfaitement son rôle de sanctuaire. Dès les premiers pas posés, le groupe comprend que s’y joue «une rhapsodie en vert aux multiples nuances». Les chemins et les sentes y sont forcément réducteurs puisqu’ils ne peuvent dévoiler toutes les existences du fourmillement végétal.

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Emblèmes de cette forêt, d’immenses sapins sombres tiennent leur garde noire pour encadrer l’allée du Milieu qui traverse l’espace en son cœur. Peut-être veulent- ils aussi honorer la mémoire de ceux qui les ont connus et appréciés

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On retrouve le cours de la Seine en aval du village de Moisson et son flot vert-bouteille qui coule avec vivacité. Lassée de la morne plaine et du voisinage constant de frêles peupliers ou de saules-pleureurs, elle apprécie davantage le rude compagnonnage des falaises crayeuses de la Roche-Guyon. Le ciel commence à se délester de ses nuages en faisant apparaître une lueur incertaine, l’annonce du renversement attendu. Le chemin goudronné qui suit l’eau est bien peu passant. Bordé par d’immenses villas édifiées récemment, il ne se justifie que pour profiter de l’ampleur du paysage.

la boucle de Moisson

La route devient sente dès que s’amorce la courbure de Vétheuil. Marie-Cécile adore l’art pictural, surtout dans sa spontanéité, quand il ne se préoccupe pas des règles de représentation. Elle sait que, comme elle, Claude Monet a aimé cet endroit, ce fleuve. Dans sa fameuse toile «un soir d’hiver à Lavacourt» l’artiste s’est attaché à y rendre sa lumière voilée et la délicatesse de son ciel changeant.

De larges clapotis sur l’onde signalent l’arrivée proche d’une péniche. On aura juste le temps de relever le nom qui s’affiche à sa proue : «l’étranger». Nommer un bateau est un choix singulier. Difficile d’imaginer à quelle personne ou à quel concept cet «étranger» fait référence. Pourquoi pas à l’œuvre majeure d’Albert Camus, cet écrivain qui pensait que l’union des êtres passait par l'affirmation de regarder ensemble dans la même direction.

Reconnaissons au passage que, pour un groupe de marche qui souhaite arriver au complet, cette maxime prend aussi tout son sens.

la boucle de Moisson

Lavacourt(78840), le chemin côtier entre la Seine et la base nautique, le chemin de Vétheuil, Mousseaux, la route de la Roche-Guyon. Maison David, l’allée du Milieu, le chemin de la borne, le chemin de la plaine, le chemin fluvial de Moisson, le chemin de halage, Lavacourt

le Parcours

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