On s'est retrouvé, on s'est réchauffé puis on s'est séparé

Publié le par club rando

«On s’est retrouvé, on s’est réchauffé / Puis on s’est séparé / Chacun de nous est reparti / Dans l’tourbillon de la vie»

On s'est retrouvé, on s'est réchauffé puis on s'est séparé

Comme une éclaircie soudaine dans le brouillard de la mémoire, ce couplet de la chanson iconique de Jeanne Moreau surgit soudainement au coin des lèvres. Elle illustrait le film «Jules et Jim» de François Truffaut sur le thème du triangle amoureux. Face à Catherine, deux amis Jules et Jim. Selon les paroles de la chanson, rien ne conviendra à Catherine : ni Jules, ni Jim, ni le trio.

On s'est retrouvé, on s'est réchauffé puis on s'est séparé

On se remémore surtout la scène finale. La caméra filme le passage d’une voiture filant sur un vieux pont qui s’arrête brusquement au-dessus de l’eau. Le véhicule tombe dans les flots où l’on trouvera plus tard les corps de Catherine et Jim. Ce pont tragique, celui des «amours en fin de course», existe bien. Il fait face aux neuf participants de la balade du jour, dont la majorité découvre l’existence. Ce fameux pont mutilé s’interrompt entre Limay et l’île aux Dames de Mantes-la-Jolie. En 1940, le génie militaire Français sacrifia 2 de ses 12 arches pour retarder la progression de l'armée allemande. Il serait l'un des plus anciens de France. Ce pont témoigne des vestiges d’un ouvrage qui portait 37 arches, objet de soins constants et coûteux. En 1760, Madame de Pompadour disait de lui : « Ce pont hardi supporte le plus lourd fardeau de la France». Malgré l’ardeur de tous les regards qui l’admirent, le monument semble englué dans la nostalgie. Il était tout, il n’est plus rien. Pire, il ressent les échos de son brillant passé comme des dagues assassines. Surmontant le flot, il survit comme une proue qui se dresse avant de sombrer.

On s'est retrouvé, on s'est réchauffé puis on s'est séparé

Limay a toujours revendiqué son indépendance. Considérée comme l’exutoire de Mantes-la-Jolie, elle refuse cet état offensant de banlieue de grande banlieue. Pour s’émanciper, Limay avait besoin d’un protecteur. La Seine lui a donné ce coup de pouce en dotant sa berge aval d’un statut social plus rural qu‘urbain. Le chemin qui suit le sens du courant le démontre aisément. La rive y prend une mine ébouriffée, bien moins policée que sa rivale d’en face. L’entrave urbaine s’y relâche doucement. La vision de lointaines falaises crayeuses prédit l’emprise d’une campagne qui va prendre l’ascendant. Les peupliers qui banalisent le paysage rassurent sur la perspective d’un itinéraire avec peu de relief. C’est au moment où se forge ce réconfort que le trajet bifurque, délaissant la platitude fluviale pour entreprendre une violente grimpée sur le coteau adjacent. Le chemin a reçu une nouvelle consigne, il doit garder l’intimité des lieux. Aussi il ne cesse de monter en se tenant éloigné des bordures. Sous ce tunnel feuillu sans véritables repères, on surveille en levant les yeux les indices qui permettraient de situer l’état de l’avancée.

On s'est retrouvé, on s'est réchauffé puis on s'est séparé

Mais la surprise vient du sol au moment où la sente forestière voisine sournoisement avec des haies d’orties qui surprennent les nez en l’air. Que la nature ait inventé une plante aussi perfide doit pouvoir s’expliquer ! On dit qu’elle aurait été créée pour recueillir les confidences du chemin. Si cela est vrai, imagine-t-on le nombre de sottises, de propos fantaisistes ou d’appréciations vénéneuses qu’elle a dû absorber ?  On la croit méchante, elle ne fait que se vider du trop-plein de sa mémoire. Paradoxalement, cette espèce redoutée s’affirmerait comme une plante d’avenir. Tout est bon dans l'ortie ! Les feuilles et les tiges conviennent comme nourriture animale et humaine mais aussi comme fibre textile. Ses racines servent en pharmacopée. Elle pourrait représenter dans les années à venir un nouvel axe de diversification agricole. Le domaine végétal n’a pas fini de révéler toute sa complexité. Prenons-en de la graine, tentons de ne plus rien jeter… aux orties !

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Une clairière aménagée sert de toile cirée pour la pause méridienne. C’est le moment de vider  son sac. Au sens propre puisque chacun déverse le contenu de sa besace, généralement sur un bout de banc ou un carré de prairie. Ce déballage révèle un concentré d’époque. Finis les sandwichs au pâté, les chips grasses et salées, les tomates ou œufs durs nappés de mayonnaise. Maintenant tout est devenu bio, locavore, basses calories, garanti sans gluten et strictement élevé en plein air. Charlotte hermétique posée sur la tête et dans le respect des nouvelles normes, c’est le traiteur du rayon frais qui a composé le menu du pique-nique. Un rare inconscient a osé apporter une bouteille. Ceux qui s’en approchent se justifient, proclamant ne s’intéresser qu’à la lecture de l’étiquette, juste pour réviser leur géographie.

On s'est retrouvé, on s'est réchauffé puis on s'est séparé

Follainville-Dennemont, ce nom curieux sonne comme celui d’une comédie de boulevard. Situé dans une clairière de la forêt du nord Mantois, ce bourg d’à peine 2 000 âmes navigue à des lieues du cliché de village-dortoir. On y traîne volontairement les pieds dans une suite de rues étroites où le chemin suivi depuis Limay trace ses ultimes courbes.

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Sur place, on apprend qu’il abritait autrefois la résidence campagnarde de Condorcet. Un petit rappel historique s’impose. Digne représentant de l’esprit des Lumières et bien qu’issu de haute noblesse, Condorcet refusa la carrière des armes pour choisir la pure pensée mathématique. Ce privilégié rêvait d'égalité heureuse entre les genres dans une République du savoir. Un homme sans haine, qui croyait en la Révolution qui pourtant en 1794 le fit mourir. Aubaine (sans cesse répétée) de la marche en randonnée : elle ravive le souvenir de figures disparues qui méritent mieux qu’une indifférence polie, elle rend surtout à des coins méconnus leur petite part de gloire. Le Panthéon est partout, pas seulement rue Soufflot !

Nicolas de Condorcet

Nicolas de Condorcet

Le sentier forestier qui sort du village pour rejoindre le cours de la Seine est un modèle de douceur. Il débute par un espace amical où l’on imagine des enfants construire des huttes. Le sol très souple du chemin incite à s’enfoncer dans la futaie. Toute la végétation propose ses services pour prodiguer une bienfaisante cure sylvaine. Le personnel affiche bonne mine. Les troncs de vieux chênes montrent leurs muscles en soutenant une ramure dressée vers le ciel, comme pour crier victoire. L’enthousiasme de la forêt ruisselle.

On s'est retrouvé, on s'est réchauffé puis on s'est séparé

On se sent bien, prêts à entonner ce vieux chant scout «Nous aimons vivre au fond des bois, aller coucher sur la dure». Il arrive même aux «mille voix» de la forêt de se taire pour mieux saisir la contemplation. Dans une rare trouée qui surplombe la vallée, étincèle d’un coup la toiture de la collégiale de Mantes. Des rais de soleil pourchassant un éphémère rideau de pluie la font briller de tous ses feux.  En contrebas aussi, la beauté vient de surprendre.

On s'est retrouvé, on s'est réchauffé puis on s'est séparé

Au bout de cette sortie agréable arrive le moment de se quitter. Certains vont bientôt se retrouver pour des épopées estivales. D’autres attendront septembre ou peut être un peu plus avant de relacer les chaussures. Immanquablement, toute nouvelle rencontre ne peut se générer qu’après séparation. Qu’importent les différences, chacun affirme se revoir très vite, avec un sourire appuyé comme si cette auto conviction rendait la promesse irréfutable. Ces instants d’affectueuse complicité rajoutent quelques degrés à l’air chaud qui s’installe.

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Le Parcours

Vendredi 24 juin

L’île de Limay à Limay (78520) Limay centre, Château des Moussets, le bois des Bouleaux, les carrières, Follainville-Dennemont, le chemin en encorbellement du bois des hauts de Dennemont, la grotte de Saint-Sauveur,  les vilattes, la berge de Limay

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