Dans l'abri d'un Nabi (prophète)

Publié le par club rando

Combien de fois a-t-il accompli cette promenade dans sa vie ? Le nombre serait difficile à calculer tant il serait élevé. Membre du mouvement Nabi (prophète en hébreu)*, le peintre Maurice Denis aimait se promener en solitaire dans la forêt de Saint-Germain-en-Laye, la ville où il vécut la plus grosse partie de sa vie. Il dirigeait souvent son chevalet pour peindre les cerisiers en fleur sur les hauteurs qui dominent la Seine. Nous sommes au tout début du 20ème siècle. A cette époque la localité n’est encore qu’une grosse bourgade entourée de champs et de fermes. De par sa position, ce lieu de résidence offre à l’artiste le recours d’un décor encore agreste. A la fois campagne et forêt, les abords immédiats de Saint-Germain conviennent parfaitement au paysagiste inspiré par la pureté de la nature  .

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Qu’y a-t-il de Maurice Denis en chacun des 17 marcheurs qui sortent du RER pour se diriger vers l’esplanade du château de Saint-Germain ?  Pour certains, peut-être un talent pictural inassouvi ou resté enfoui. Pour tous, l’envie conciliante de suivre ses traces et découvrir avec un siècle de retard la palette de couleurs que lui offrirent la forêt et le versant qui plonge dans la Seine. En fait, la plupart des présents connaissaient assez peu ce peintre avant que l’on évoque son souvenir. Ils n’osent vraiment l’avouer. Ils ne mentent qu’à moitié.

Dans l'abri d'un Nabi (prophète)

Depuis l’escalier monumental qui descend vers le Pecq se distinguent nettement les frondaisons des parcs du Vésinet protégeant discrètement le charme de ses grandes maisons bourgeoises. En face et longeant la Seine, le coteau verdoyant dont s’était servi l’artiste pour donner une représentation moins académique du paysage est toujours à sa place. Mais cent ans après, les traces du passé se sont effacées. Les vergers n’existent plus, remplacés par un étagement de maisons de poupées ou de villas modernes un peu plus cossues. Toutes fières, elles se dressent dans la pente, un peu comme le petit enfant qui vient de se tenir debout tout seul. Quelques pavillons plus imposants se cachent derrière des murs ou des bignoniers taillés en palissade. Méfiants, ils n’osent montrer leur opulence.

Dans l'abri d'un Nabi (prophète)

Au dire des radios matinales, la météo va demeurer complaisante sur l’ensemble de la journée. Bavardages et sourires contribuent à ajouter une atmosphère enjouée à la luminosité, presque violente, de cette belle matinée d’automne. Une piste descend vers la Seine où s’admire une longue ligne de peupliers. Surprise de taille à la sortie du Parc Corbière, le chemin de halage n’est plus accessible, cadenassé par une porte qui en défend l’accès. Fausse mauvaise nouvelle, l’humidité étant partout, le projet n’aurait contribué qu’à embourber le pas dans les chemins glaiseux suivant la rive. Le repli par le flanc de la colline, au sec, se substituera au passage envisagé. Avant de l’atteindre, au lieu-dit les Flageaux, la molle pétarade d’un moteur de tracteur surprend. Sur un vaste espace, des rangées de plants de légumes orientent leur enfilade perpendiculairement au tracé de la route. Au bout du champ, elles laissent place à un enchevêtrement de mini-serres et d’arbres fruitiers. Apparition étonnante et symbolique, comme si ce vestige d’un état ancien s’efforçait de perpétrer la majesté immémoriale de la terre.

la Seine au Parc Corbière

la Seine au Parc Corbière

La montée dans le coteau présente des perspectives contrastées. A gauche, le bloc de la Défense semble surgir des champs de salades de la plaine de Montesson, à droite, le long mur de la Grande Terrasse de Saint-Germain trace une ligne blanchâtre au-dessus des bois, enfin au fond, la butte boisée de Cormeilles-en-Parisis verrouille le panorama. De l’autre côté du fleuve, la banlieue a desserré son étreinte pour s’effacer devant un paysage rare si près de Paris. Il est entièrement dévolu à la production de légumes, à l’air libre ou sous tunnel selon les saisons. Le miracle est que cette zone maraîchère existe encore ! Cette exception s’explique par sa situation dans le prolongement direct de l’axe « magique » des Champs-Elysées, position singulière qui a vitrifié tout projet d’urbanisation. La création envisagée dans les années soixante-dix d’une constellation de nœuds routiers devant rejoindre la « voie triomphale » n’a heureusement jamais vu le jour. A son détriment, seule l’A14 traverse la plaine de Montesson, mais sans trop la défigurer.

la plaine maraîchère de Montesson

la plaine maraîchère de Montesson

Le tour du Parc de Belloy qui coiffe le quartier de Carrières-sous-Bois permet de retrouver le plateau forestier sommital. Nul besoin que les chênes donnent un peu de leur force, la grimpette ne s’avère ni longue, ni difficile. On se sent bien, comme affranchi de toute pesanteur. Sous l’effet du soleil, les tours de la Défense scintillent à l’horizon comme les sommets d’un Himalaya qui viendrait s’offrir à portée du regard.

Dans l'abri d'un Nabi (prophète)

Ce qui plaît lorsqu’on pénètre dans la forêt domaniale de Saint-Germain, c’est que l’on n’y ressent aucune angoisse. Ses longues allées sans mystère rassurent celui qui y pose ses pas. Souvent postées au carrefour des chemins, des troupes d’épineux y font contrepoint à la palette des feuillus. La longue terrasse de Saint-Germain précède son entrée. Œuvre de Le Nôtre, longue de plus deux kilomètres, elle s’ouvre sur le ciel et sur un immense panorama marqué par la vision lointaine de la colline de Montmartre, la silhouette de la Tour Eiffel et les émergences boisées du Mont-Valérien et de la côte de la Jonchère. La terrasse n’est pas vide. Quelques joggeurs mais davantage de retraités viennent y goûter les rayons du soleil. Des promeneurs à la silhouette fluide se concentrent sur leur allure rapide. D’autres, beaucoup moins pressés, discutent passionnément et saluent la vie avec bonhomie. Vraisemblablement, leur entrain paraît plus en forme que leurs mollets. Mais on a trop musardé, profité de ce surplus de lumière et de beau temps. Il faut retrouver la ville, y reprendre des forces et se diriger ensuite vers l’ancien Prieuré, devenu le musée Maurice Denis.

Dans l'abri d'un Nabi (prophète)

Maurice Denis a passé le plus clair de sa vie au Prieuré. Il avait acquis cet ancien hôpital royal pour en faire à la fois sa demeure, son atelier et un lieu de création artistique. Cela sera son refuge et son abri. Il y créera une partie des œuvres exposées qui expriment principalement sa foi en Dieu. Dans le bâtiment, Maurice Denis restaure et décore en premier l’ancienne chapelle. L’artiste fit de cet ancien lieu de culte, datant de 1718, une synthèse de sa vie et de son travail de peintre et de vitrailliste. Dans une salle du musée, une vieille photographie le montre avec des proches posant devant le Prieuré, les derniers jours de bonheur avant la tragédie. Le 13 novembre 1943, il se rendit à Paris pour affaires sans imaginer que cela serait son dernier jour. Renversé accidentellement par un camion, il rendit l’âme à l’hôpital Cochin. 

Comme dit l’adage, nul n’est prophète en son pays !  

*En réaction aux impressionnistes, les Nabis prônent une peinture empreinte d’ésotérisme

le chapelle du Prieuré

le chapelle du Prieuré

Le Parcours

Vendredi 18 novembre

Esplanade du Château Saint-Germain-en-Laye (78100), les escaliers monumentaux, le chemin derrière le cimetière du Pecq, le chemin des Berceaux, Allée des Vignes, le Parc Corbière, le chemin des Flageaux, le chemin du Parc aux Lièvres, Carrières-sous-Bois, le Parc du Belloy, la Terrasse de Saint-Germain,  la forêt,  la Piscine, Centre-Ville de Saint-Germain,  le Musée du Prieuré.

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