201003 Le corps ou l'âme

 

 

MARCHER : UN SPORT OU UNE PHILOSOPHIE ?

 

 

Tant pis pour ceux qui croyaient, en marchant, faire du sport à bon compte !

Car je le proclame tout de go : "Marcher n'est pas un sport".

 

Le sport, c'est une question de techniques, de matériel, de performances, de scores, de compétition, de spectacle, et souvent d'argent !

Marcher, c'est tout le contraire : c'est mettre un pied devant l'autre, un jeu d'enfant : pas de résultats, pas de chiffres ; quand ils se rencontrent, les marcheurs disent simplement quel chemin ils ont pris, quel sentier offre le plus beau paysage!

 

Mais ne soyez pas déçus ! Marcher, c'est tellement plus que du sport!

 

 

Marcher, c'est découvrir la liberté!

 

Pour qui n'en a jamais fait l'expérience, l'état de marcheur peut apparaitre comme une absurdité, une servitude volontaire : pour parvenir à telle étape, il faut marcher tant d'heures, affronter la pluie ou le brouillard, faire des calculs savants sur la nourriture et l'eau, accepter l'inconfort.

Mais, accepter de ne compter que sur la régularité de son pas, d'être soumis à la fatalité du temps, de ne pas avoir le choix quand il s'agit de manger ou de boire fait apparaitre soudain la profusion de l'offre, l'entrelacs des connexions où nous sommes plongés comme autant de dépendances, de contraintes étouffantes .

 

Marcher, c'est aussi rencontrer une liberté comme limite de soi, comme débordement en soi d'une nature rebelle qui nous dépasse. En marchant on échappe à l'idée même d'identité, à la tentation d'être quelqu'un, d'avoir un nom, un statut, une histoire ; la liberté en marchant, c'est de n'être personne, parce que le corps qui marche n'a pas d'histoire, juste une bête à deux pattes qui avance, une présence animale retrouvée, l'homme primitif redécouvert.

 

 

Marcher c'est prendre possession de la nature

 

Marcher, c'est être dehors Quand je dis être dehors, ce n'est pas simplement être à l'air libre, s'aérer, faire une promenade ou sa sortie quotidienne, ce qui n'est en fait que passer d'un "dedans" à un autre "dedans".

 

Par exemple, dans les marches s'étalant sur plusieurs jours, "dehors" n'est plus une transition, mais un élément de stabilité. Le "dedans"- les refuges, les chambres d'hôtes, les décors, les ambiances- devient indéfiniment variable et, quand on fait les premiers pas du matin, on a la sensation que "dehors " est notre élément, que c'est là qu'on habite.

Le rapport avec la nature est alors inversé ; on ne traverse plus des plaines, des montagnes, mais on en prend possession, on les habite, et tout le jour on demeure chez soi en marchant!

 

Le temps alors ne compte plus de la même façon et l'assurance du marcheur se reflète dans la régularité des ses pas, dans leur uniformité, dans une certaine lenteur. Cette lenteur, cet étirement du temps approfondit l'espace du marcheur : une approche lente des paysages les rend familiers, leur présence s'installe lentement dans le corps. Le paysage est alors un ensemble de saveurs, de couleurs, d'odeurs, où le corps infuse.

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Marcher, c'est se sentir vivre

 

Robert-Louis Stevenson disait qu'il faut marcher seul, parce qu'il s'agit en marchant de trouver son rythme fondamental, celui qui convient à chacun, à ce point qu'il ne fatigue pas; marcher seul c'est aussi marcher en silence, se libérer d'un bavardage saoulant

 

Et pourtant on n'est jamais vraiment seul quand on marche en solitaire : la nature est une sollicitation permanente ; en marchant on gagne la sympathie de tout ce qui, vivant, nous entoure. C'est à ce point qu'on ressent parfois le besoin de retrouver des coins de verdure, des vallons, des bouquets d'arbres qu'on a connus, comme on rendrait visite à des connaissances.

On n'est pas seul, non plus, parce que marcher fait naitre le dialogue entre le corps et l'âme; l'âme est le témoin du corps, elle suit son rythme, accompagne son effort ; d'où quelque fois cette impression qu'on se regarde, qu'on se sent marcher

J.J. Rousseau, dans ses Confessions, nous avoue :"Jamais je n'ai tant pensé, tant existé, tant vécu, tant été moi, si j'ose ainsi dire, que dans les voyages que j'ai faits seul et à pied."

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Le silence de la marche est propice à l'inspiration, la méditation, la rêverie, et souvent nourrit l'écriture.

Sans remonter jusqu'aux péripatéticiens et aux cyniques, Rousseau, Nietzsche, Rimbaud, Nerval et bien d'autres créateurs ont composé leur œuvre au fil de leurs marches incessantes.

On dit parfois que "marcher vide la tête"; c'est peut être parce que marcher, c'est souvent rompre avec les informations, qu'on appelle dérisoirement sans doute les "nouvelles", nouvelles qui se remplacent, se brouillent, se répètent, s'oublient.

Bien autrement, marcher remplit l'esprit d'une autre consistance, pas au sens d'une tête pleine de phrases, de citations ou de théories, mais pleine de la présence du monde. Ecrire devient alors le témoignage d'une expérience vivante, et non pas le commentaire d'un autre livre, l'explication d'un autre texte. Les livres ne sont alors plus ce qui nous apprendrait à vivre, des donneurs de leçons, mais ce qui donne envie de vivre, de vivre autrement.

Le poète naturaliste H.D. Thoreau (1817-1862) écrivait : "Il est vain de s'asseoir pour écrire quand on ne s'est jamais levé pour vivre "

 

 

Faut-il aussi rappeler les valeurs spirituelles et politiques de la marche ? Pour certains ou dans certaines circonstances, marcher peut être un renoncement ou une marque de désobéissance

 

Le pèlerin, c'est à l'origine "celui qui n'est pas chez lui là où il marche", et pas seulement celui qui se rend quelque part.

Symboliquement, tout homme est un pèlerin sur terre, disent les Pères de l'église, car sa vraie demeure n'est pas ici-bas. Marcher, c'est alors chaque jour, tout quitter sans aucune certitude de revenir, se détacher, se dépouiller, comme le pèlerin de Compostelle gardant pour seuls attributs un bourdon, une besace en peau de bête, une cape et un chapeau à larges bords.

Le pèlerinage est souvent un acte de dévotion, mais il peut aussi constituer une expiation, une demande d'intercession ou une expression de remerciement.

 

En ce qui concerne les marches à dimension politique, plus significatifs que les défilés Bastille-Nation(!) sont certainement les rassemblements organisés par Gandhi qui ont abouti à l'indépendance de l'Inde en 1947. La marche est le reflet des valeurs qu'il a défendues toute sa vie durant.

Pour Gandhi, la marche c'est d'abord le refus de la vitesse, une certaine méfiance envers le productivisme aveugle, l'expression d'une force calme, d'une tranquille endurance.

C'est aussi pour lui une marque d'humilité, la reconnaissance de la nature profonde de l'homme, la recherche de son authenticité et donc une manifestation de sa dignité.

La marche participe aussi d'une recherche de simplicité, d'autonomie, et donc du refus d'exploiter son prochain
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La marche symbolise ainsi le type d'action que Gandhi a cherché à promouvoir et pour lequel il avait inventé le terme de "satyagraha" : fermeté, volonté, dignité, maitrise intérieure. Cette attitude conduit alors naturellement à la non-violence, qui n'est pas le simple refus de la force, mais la résistance de l'âme, la manifestation d'une compassion envers l'autre, jusqu'à ce que le rapport s'inverse, que la force physique dégrade celui qui l'emploie, que la non-violence fasse honte à la violence.

Quand Nehru évoque le souvenir de Gandhi, il le décrit comme un "pèlerin en quête de vérité, tranquille, paisible, résolu et sans peur "

 

 

N'est-ce pas un peu ces sensations que nous, braves randonneurs de banlieues, recherchons, cet idéal vers lequel nous tendons plus ou moins consciemment. C'est au moins, pour ma part, ce que j'ai découvert au travers de divers ouvrages et notamment d'un livre de Frédéric Gros, professeur de philosophie, et que j'ai voulu vous faire partager un peu maladroitement.

 

 

 

F.Boucly

5 mars 2010