201009 Le retour de la fée verte

 Article consécutif à la rando de juillet 2010 cf 201007 Une évasion légale vers la Suisse

 

 

 

Rassurez-vous ! Je n'ai pas l'intention de vous ennuyer avec un conte de fées que j'aurai pu inventer pour endormir mes petites filles; bien loin de là, puisque cette "fée verte" était accusée il y encore un siècle de faire "de l'homme une bête féroce, de la femme une martyre et de l'enfant un dégénéré" ! Je veux parler de l'absinthe, couramment appelée "fée verte" ou "la bleue", et essayer de comprendre avec vous comment le Figaro pouvait titrer en août dernier un article sur le "discret retour de l'absinthe"

 

Bien que l'on trouve quelque mention de l'absinthe, comme tonique ou antiseptique, dans les écrits de Pythagore et d'Hippocrate (4ème siècle avant J.C), ce n'est que vers la fin du 18ème siècle qu'apparait l'absinthe distillée contenant de l'anis vert et du fenouil. L'absinthe est en effet une liqueur alcoolique forte faite à partir d'un mélange d'alcool et d'herbes distillées, à savoir de la grande absinthe ("artemisia absinthium") et de l'anis vert, mais souvent aussi de l'absinthe romaine ou petite absinthe, du fenouil doux et de l'hysope, et ceci selon la recette traditionnelle inventée vers 1792 par la mère HENRIOD, une rebouteuse suisse de la région de Couvet. C'est en effet sur les contreforts boisés du Jura, dans la région de Pontarlier et la région limitrophe en Suisse du Val de Travers que l'absinthe a toujours été cultivée.

Quelques années après, le docteur ORDINAIRE puis le major DUBIED, qui ont perçu le potentiel de cette liqueur non seulement comme un breuvage médicinal contre l'épilepsie et les maux de tête mais surtout comme apéritif, en font la promotion ; en 1798 est créée la première distillerie d'absinthe, la maison DUBIED Père & Fils, puis en 1805 le gendre du major DUBIED, un certain Henri-Louis PERNOD, crée à Pontarlier la compagnie PERNOD Fils.

absinthe 4

Pendant une trentaine d'années l'absinthe reste une boisson régionale, jusqu' à ce que des officiers qui participaient à la colonisation de l'Algérie recommandent à leurs soldats de diluer quelques gouttes d'absinthe dans leur eau ou leur vin pour faire passer les désagréments de la dysenterie. A leur retour en France, ils firent partager leur penchant pour cette boisson rafraichissante et agréablement amère et la consommation d'absinthe se répandit dans tous les bars et bistrots.

  absinthe 3

 

Le règne de Napoléon III fut une sorte d'âge d'or pour l'absinthe ; encore relativement chère elle était surtout la boisson de la bourgeoisie "dans le vent"; elle était supposée aiguiser l'appétit pour le repas du soir et dans les années 1860 qui connurent une prolifération de nouveaux cabarets et cafés, l'absinthe représentait 90% des apéritifs consommés.

Il se développa alors tout un rituel sur la manière de boire l'absinthe : le rituel classique commence avec le placement d'un morceau de sucre sur une cuillère plate perforée reposant sur les bords du verre contenant une mesure d'absinthe à 68 °; puis on verse très lentement trois à quatre mesures d'eau glacée sur le sucre qui se dissout et tombe au goutte à goutte troublant le liquide vert qui tend alors vers un blanc opalescent. Les cuillères à absinthe sont maintenant des objets de collection très prisés, certaines représentant des feuilles d'absinthe entrelacées, d'autres des gravures publicitaires.

 

 

 

A partir des années 1880 le prix de l'absinthe diminua considérablement et elle devint très populaire dans toutes les classes sociales; la consommation passa de 700 000 litres en 1874 à 36 millions de litres en 1910. PERNOD restait le principal producteur mais donna naissance à de nombreuses imitations : PERNOT, PERRENOD, PERE NOË, etc. Une marque particulièrement effrontée s'appelait "La Même", comme dans : "Garçon, la même ! La Même ? Oui, la même" !

C'est notamment à l'action de PERNOD pour protéger sa marque que l'on doit les premières législations sur les marques déposées

L'absinthe a aussi marqué l'histoire de l'hydrologie : en 1901, l'usine Pernod de Pontarlier prit feu et un employé de l'usine prend l'initiative de vider les cuves d'absinthe dans le Doubs afin d'éviter l'explosion; le lendemain on en retrouvait des traces dans la Loue et c'est ainsi qu'on découvrit la source de cet affluent du Doubs

 

Venons en maintenant à la sinistre réputation et à la véritable hystérie qui s'est développée autour de l'absinthe et qui va conduire à son interdiction pure et simple

Le principe actif de l'essence d'absinthe est un composé chimique proche du menthol, la thuyone, que l'on trouve aussi dans d'autres plantes, la sauge par exemple et bien sur le thuya. La thuyone, qui s'apparente à la THC, le principal composant de la marijuana, est extrêmement toxique à dose élevée mais sa concentration dans une absinthe de qualité, qui ne dépasse jamais 10 mg/l, est des milliers de fois inférieure à la dose létale.

Comme on l'a vu plus haut, l'explosion de la consommation à partir de 1880 a conduit à produire des absinthes de bas de gamme, non pas distillées à partir d'alcool de raisin mais mélangées dans de l'alcool de betterave ou de grain, et colorées non pas avec des plantes mais avec des produits chimiques comme le sulfate de cuivre; rappelons qu'il n'existait pas à l'époque d'appellations contrôlées standardisées. A titre indicatif, une absinthe supérieure de marque Pernod coûtait dans un établissement réputé 50 à 60 centimes le verre et une absinthe ordinaire seulement 5 centimes dans des tavernes de quartiers populaires.

 

L'absinthe, à cause probablement de sa couleur verte changeante, de son air de danger et de séduction, fut en quelque sorte idéalisée,  par de nombreux artistes et écrivains.

Edouard Manet en 1859, Edgar Degas en 1876, puis Pablo Picasso en 1901 firent de buveurs d'absinthe des portraits d'ivrognes très réussis, Vincent van Gogh peignait dans des tons ocres et vert pâle qui rappelaient les couleurs de l'absinthe et beaucoup accusent l'absinthe de sa folie et de son suicide en 1890, mais Van Gogh souffrait aussi de dépression, de crises d'épilepsie et ne consommait pas seulement de l'absinthe, mais aussi de la térébenthine !

 

 

 

Beaucoup d'écrivains tels que Verlaine, Rimbaud, Baudelaire, Oscar Wilde, Edgar Allan Poe, Hemingway et bien d'autres trouvèrent leur inspiration dans l'absinthe et certains d'entre eux, dit-on alors, y trouvèrent même la mort comme Verlaine; en fait Verlaine était déjà alcoolique avant de connaître l'absinthe et souffrait de nombreuses autres maladies, que l'absinthe l'aidait à supporter!

  absinthe 1

En fait, la consommation d'absinthe avait remplacé dans les années 1860 la consommation de vin, dont la production était en crise à cause de l'oïdium arrivé en 1854 et du phylloxéra en 1861. Après que le vignoble a été replanté quasiment dans sa totalité, et que la production de vin a repris, les viticulteurs cherchèrent à regagner les parts de marché qu'ils avaient perdues et commencèrent une campagne visant à interdire les produits qu'ils disaient "contre nature" tels que l'absinthe.

Des médecins, comme le docteur Valentin Magnan, dont l'esprit scientifique était quelque peu douteux, inventèrent, sur la base d'expérimentations quelquefois farfelues, le syndrome de l'absinthisme, qui, selon eux, aurait été différent de celui de l'alcoolisme, alors qu'avec un certain recul, il est maintenant clair que les symptômes de l'absinthisme étaient dus à l'alcool et aux adultérants chimiques qui étaient utilisés dans les absinthes de bas de gamme.

Il se développa alors dans la presse, dans l'enseignement, une violente campagne contre l'absinthe qui était accusée de tous les maux : folie, convulsions, hallucinations, épilepsie, tuberculose, malformations des enfants,…alors que le vin était considéré comme un produit sain et naturel.

Le groupe de pression des viticulteurs eut tellement de succès que le 17 juin 1907 la couverture du journal Le Matin titrait : " TOUS POUR LE VIN CONTRE L'ABSINTHE"

 

L'absinthe fut finalement interdite en France par décret du 16 mars 1915; la France étant alors en état de choc après les premières défaites de la guerre, cette décision causa peu d'émoi et l'absinthe qui avait si longtemps enchanté et inspiré toute une nation, sombra dans l'indifférence générale.

Après cette interdiction, plusieurs firmes firent faillite, d'autres transférèrent leur production en Espagne ou continuèrent une production clandestine, jusqu'à ce que Paul RICARD invente en 1932 le pastis, qui sera donc la première boisson anisée à connaître un succès presque équivalent à celui de l'absinthe.

Le 2 novembre 1988, un décret européen, signé par M.ROCARD, autorise et réglemente la présence de thuyone dans les boissons (35 mg/litre maximum) et l'alimentation, ce qui permet techniquement de produire à nouveau de l'absinthe en Europe. En 1999, la première absinthe française depuis 1915 est produite, mais comme l'interdiction de l'absinthe décidée en 1915 est toujours en vigueur, il est voté un aménagement du décret européen, en attribuant à l'absinthe une nouvelle appellation légale, qui devient ainsi un "spiritueux aromatisé à la plante d'absinthe"

  absinthe 2

 

Actuellement une vingtaine de distilleries en France produisent 800 000 litres par an, notamment à Fougerolles en Haute Saône, à Pontarlier dans le Doubs et à Saumur dans la vallée de la Loire, dont la majeure partie est exportée aux Etats Unis.

Les professionnels s'accordent à penser que la relance commerciale dépendra de l'emploi du nom d'absinthe ; c'est pourquoi les producteurs suisses de Val de Travers, berceau de l'absinthe à la fin du 18ème siècle, ont déposé une demande d'IGP (indication géographique protégée) qui, si elle aboutit, pénalisera les Français, qui ne peuvent toujours pas utiliser le nom d'absinthe !

Alors, si vous ne la connaissez pas, n'hésitez pas à goûter une véritable absinthe, contenant au moins 45% d'alcool, obtenue par macération d'herbes dans un mélange d'alcool et d'eau, suivie d'une de distillation (à la différence du pastis obtenu par mélange d'essences à de l'alcool), ce qui donne à l'absinthe un goût très parfumé d'herbes et de fleurs, qui vous transportera en un instant sur les contreforts boisés du Jura ! Un vrai conte de fées, quand même !

 

 

Francis Boucly

septembre 2010

 

Cet article vous a fait découvrir la fée verte, mais saviez vous qu'il existe à Auvers sur Oise (95), à proximité de l'Auberge Ravoux, dite maison  Van Gogh, un musée de l'absinthe.

Sa conservatrice vous le fera découvrir. C'est chez elle une passion, qui date de l'achat en 1981 chez un antiquaire, d'une cuiller pour l'absinthe. Depuis la passion, celle de la connaissance de ce spiritueux, et non celle de sa consommation, n'a cessé de la dévorer.

Elle lui a fait écrire plus de 25 ouvrages dont une encyclopédie.

Après  la visite du jardin et des plantes constitutives du cocktail à fermenter en vue de la distillation, elle vous proposera des tableaux, des dessins, des estampes, des affiches, des collections de cuillers et même une compression de César.

La consommation de l'absinthe, prohibée en 1915, est à nouveau autorisée. Dans le musée un café-bar reconstitue une atmosphere de fin de 19°siècle. Vous pourrez y déguster une fée verte préparée  selon le processus rituel, à partird'une fontaine s'écoulant goutte à goutte dans votre verre, après avoir solubilisé le sucre porté par la cuiller.

Si vous appreciez, vous pourrez rentrer chez vous avec une bouteille en provenance du pays  qui vit naitre l'absinthe: Pontarlier. Rassurez vous, sans risque de devoir prendre "un train direct pour Charenton" **

Coordonnés du Musée de l'Absinthe:

44 rue Callé  95430 Auvers sur Oise    tel  01 30 36 83 26   site : www. musée-absinthe.com

Ouverture

du 10 mars au 1° novembre: tous les dimanches de 11 heures à 18 heures

du 15 juin au 15 septembre : les mercredis, jeudis et vendredis, de 13 heures 30  à 18 heures, en plus du dimanche

** Expression populaire signifiant qu'une addiction à l'absinthe était de nature à conduire au pavillon des aliénés, situé à Charenton.

Jean D.

aa