201108 Loup y es-tu ?

Loup y es-tu ?

 

 

Une récente randonnée dans les Hautes Alpes a permis à quelques membres du club BP de prendre conscience, au contact d' éleveurs qui les hébergeaient, de leur exaspération vis-à-vis de la réapparition du loup dans leur région et surtout du statut de protection dont il bénéficie, l'un d'eux allant même jusqu'à nous déclarer que, de nos jours, il valait mieux tuer son voisin qu'un loup ! Quelques jours plus tard, NKM, notre charmante ministre de l'écologie, prenait un arrêté ministériel donnant autorisation de tirs à tuer pour six loups dans la Drôme et les Alpes-Maritimes, et soulevait évidemment les plus vives protestations des associations qui se sont donné pour mission la défense de la biodiversité !

En essayant de comprendre pourquoi le loup soulevait tant de passion, j'ai réalisé que le loup occupait dans notre imaginaire, dans notre culture et même dans notre langage une place tout à fait exceptionnelle, pleine de traditions et de contradictions ! Par exemple, une maman ne va-t-elle pas nommer affectueusement son enfant "mon petit loup" avant de le menacer quelques heures plus tard d'appeler "le grand méchant loup" ?

 

 

Je ne vous parlerai donc pas des caractères physiques du loup, qui appartient à la famille des canidés, comme le chien, le renard ou encore le chacal, et qui comporte aujourd'hui de nombreuses sous-espèces adaptées à leur implantation géographique.

Je vous rappellerai simplement que l'espèce présente en France est le loup gris commun ("canis lupus lupus"), que le male adulte pèse de 20 à 40 kg, qu'il mesure 60 à 90 cm au garrot pour une longueur de 110 à 150 cm, que sa vitesse de pointe est de 45 à 50 km/h, qu'il peut parcourir jusqu'à 50 km en une nuit, que son odorat lui permet de détecter un animal à 270m., qu'il voit aussi bien la nuit que le jour, avec un angle de vision de 250°, que son audition lui permet d'entendre d'autres loups hurler jusqu'à près de 10 km., que sa puissante mâchoire peut exercer une pression de 150kg/cm², double de celle d'un gros chien, que sa durée de vie peut atteindre 16 ans, que sa maturité sexuelle est atteinte à l'âge de 2 ans, et qu'après une gestation de 63 jours, la louve met au monde en avril-mai 3 à 5 jeunes qui chassent avec le reste de la troupe dès l'automne suivant leur naissance.

 

loup 3

Je voudrai plutôt évoquer avec vous les rapports du loup avec l'homme, et l'image du loup au fil de nos civilisations.

Les plus anciennes traces de cohabitation datent d'il y a 14000 ans; le loup est le premier animal domestiqué par l'homme; au néolithique les artistes gravaient des loups sur les parois des cavernes. Par leur force, leur rapidité, leur endurance et par leur organisation, les loups apparaissent en fait comme des concurrents ou même des exemples pour nos ancêtres chasseurs-cueilleurs.

 

Chez les anciens Egyptiens, Anubis a une tête de canidé et Kronos, qui a le visage d'Anubis, se montre comme un monstre dévorant le temps humain

Chez les Celtes, le dieu suprême Lug est représenté accompagné de deux loups; chez les Gaulois, le loup est le symbole des guerriers, certains allant jusqu'à recouvrir leur casque d'une tête de loup après avoir mangé leur cœur, et le principal druide s'appelle Bleiz (loup en breton; aujourd'hui Blaise)

Dans la mythologie germanique et nordique, Odin est aussi représenté avec deux loups couchés à ses pieds, alors que Fenrir est un loup monstrueux qui règne sur le monde des morts, et qui avalera Odin avant d'être abattu violemment par un fils de dieu.

Chez les Grecs anciens, où le loup était appelé "lycos", l'une des épiclèses d'Apollon est Apollon Lycien, dont l'origine serait la suivante : Zeus marié à Hera eut une aventure avec Leto qui était enceinte de lui; pour la protéger, Zeus la transforma en louve et la mena sur l'ile de Délos où elle mit au monde leurs deux enfants Apollon et Artemis. Ayant une louve pour mère, ils furent surnommés Artémis Lycaea et Apollon Lycien. Le loup devint l'emblème du dieu solaire Apollon et à Delphes le temple d'Apollon était gardé par un loup de bronze.

Dans la mythologie romaine, le loup était le symbole de Mars, dieu de la guerre.

 

Toutefois, on voit apparaître à Rome une exception à cette figure guerrière et destructrice, avec la louve qui recueillit, nourrit et éleva les jumeaux Romus et Remulus abandonnés au bord du Tibre; la louve devint ainsi symbole de fécondité et de protection.

On notera plus curieusement que les prostituées romaines étaient appelées "lupa", les louves, terme qui donnera le mot lupanar !

 

Dans les croyances judéo-chrétiennes, Dieu aurait créé les fauves dans le but de punir les hommes coupables d'impiété; aux habitants de Jérusalem qui avaient refusé de se convertir, il aurait envoyé le "loup du désert" pour les ravager. Plus tard l'église chrétienne fit passer le loup pour un envoyé du diable, un symbole du paganisme, qu'il fallait donc exterminer. Toutefois, on notera ici encore une exception avec l'histoire de Saint François d'Assise qui considéra le loup comme un semblable jusqu'à l'appeler Frère Loup et parvint à convertir le loup de Gubbio, qui terrorisait la campagne avoisinante, et à le rendre doux comme un agneau !

 

loup 2

 

Le loup en temps normal n'attaque pas l'homme; en effet même affamé, face à un homme debout en face de lui, le loup s'enfuit.

Toutefois des attaques de loups envers l'homme sont relatées à partir de la guerre de cent ans (14-15ème siècle); ces attaques jugées tout à fait inhabituelles sont aujourd'hui expliquées par des épidémies de rage emportant un changement de comportement des loups, ou bien par la présence de cadavres laissés derrière elles par les armées révolutionnaires et napoléonniennes, ce qui aurait développé chez les loups un gout pour la chair humaine et les auraient conduits à attaquer des enfants ou des hommes affaiblis.

Il faut ici citer l'affaire de la bête du Gevaudan, qui décima cruellement entre 1764 et 1767 une centaine de personnes, et qui fit l'objet de multiples expéditions punitives royales sans succès, avant d'être tuée le 25 juin 1767 par Jean Chastel et transportée à la Cour de Versailles, où Buffon, après un examen rapide, déclare qu'il s'agit d'un loup de grande taille. Toutefois, si l'on sait que la bête était alors dans un état de putréfaction avancée, on comprendra qu'un mystère règne toujours sur cette bête, qui aurait pu être une hyène, un félin, ou encore une bête unique en son genre envoyée par Dieu pour punir le peuple de ses péchés, ou même un fou sadique!. Cette Bête fait encore l'objet d'une exploitation touristique soutenue et a donné naissance à de nombreux films, romans, pièces et bandes dessinées.

On peut aussi évoquer le mythe très ancien et toujours vivace du loup-garou, c'est-à-dire la possibilité pour un être humain de se transformer en loup, qui inspire encore de nombreuses fictions, jeux et déguisements.

 

En fait, l'alimentation du loup est très diversifiée et s'adapte aux proies disponibles. En France, les cerf, chamois, mouflon, chevreuil et sanglier constituent ses proies principales; il peut également manger des rongeurs, des champignons et même des saumons et il est friand de raisins. Malheureusement, en zones d'élevage il s'attaque également au bétail domestique, essentiellement les ovins, et c'est pourquoi le loup a acquis depuis longtemps une image d'animal féroce, de prédateur cruel, prêt à tout pour manger.

 

C'est cette image que l'on retrouve le plus souvent dans la littérature, le cinéma, et même des expressions populaires, qui sont devenues si familières qu'on n'y prête plus attention.

A ce titre, vous raconterais-je l'histoire de ce jeune loup, connu comme le loup blanc, qui, par un froid de loup, avait un appétit de loup, et marchait à pas de loup, entre chien et loup, pour ne pas tomber dans la gueule du loup et avait coutume d'hurler avec les loups, à la différence de ce vieux loup de mer qui prenait bien garde de ne pas faire rentrer le loup dans la bergerie ou de cette jeune fille qui n'avait pas encore vu le loup ?

 

Toutefois, au fil du temps, une autre image du loup s'est introduite dans la littérature, et notamment avec Jack London qui, à travers son roman Croc blanc, écrit en 1903, montre que les loups obéissent à la loi de la nature, Croc blanc incarnant l'amour de la liberté, la haine de la servitude et de l'esclavage. Cette image rejoint celle que La Fontaine, qui fait ici figure de précurseur, avait voulu donner dès 1668 dans sa fable "Le loup et le chien"

On peut aussi citer les nombreuses histoires d'enfants élevés par des loups, en commençant par Mowgli du Livre de la jungle (R.Kipling 1894) qui a donné naissance à l'un des plus fameux dessins animés de Walt Disney, ou les œuvres de Tex Avery où le loup mondain est omniprésent.

Un regard rapide sur une liste d'albums pour enfants révèle des titres tels que "Les trois petits loups et le grand méchant cochon", "Timide le loup", Monsieur Leloup est amoureux", "Mini-Loup" ou "Le grand gentil loup"

On rappellera aussi qu'un jeune scout, qui apprend les valeurs de solidarité, d'entraide et de respect, est appelé louveteau.

 

 Pour en revenir à notre point de départ, on peut se demander si, au-delà d'un souci de biodiversité, il ne faut pas relier ce changement de représentation du loup dans l'imaginaire des jeunes générations au passage d'une logique d'extermination à une logique de protection des loups

loup 1

 

Sans vouloir rentrer dans la polémique de la nécessité de maintenir à tout prix la biodiversité dans des zones d'élevage, il peut être intéressant de rappeler quelques faits concernant la réapparition du loup en France.

L'espèce qui avait complètement disparu dans les années 30, a recolonisé la France depuis le début des années 90 à partir de meutes italiennes et est maintenant présente dans tous les massifs (le retour dans les Vosges date de 2011!). Sa réinsertion est donc naturelle et non pas volontaire, mais elle n'a toutefois pas été découragée.

La population des loups s'accroit numériquement et géographiquement, par leur comportement en meutes ; en effet dans une meute composée de 2 à 8 individus et occupant un territoire de 150 à 300 km², seul le chef se reproduit avec la louve; les autres individus dominés quittent alors la meute pour chercher un nouveau territoire et créer une nouvelle meute où un autre loup pourra devenir chef à son tour.

 D'après les chiffres officiels de l'Office national de la chasse et de la faune sauvage , il y avait, en 2009, 164 loups, qui ont causé 979 attaques et 3263 victimes, ayant donné lieu à indemnisations pour 1040 k€

 Par ailleurs, un "groupe national loup" a été mis en place pour définir les orientations du "plan d'action sur le loup", dans le respect de la Convention internationale de Berne du 19 septembre 1979 et des directives européennes du 21 mai 1992 et 27 octobre 1997. Ce groupe a défini des mesures de prévention contre les attaques de loups aux troupeaux domestiques : présence de chiens patou, regroupement nocturne dans des parcs électrifiés, gardiennage permanent par des bergers. Ces mesures sont financées par l'Etat au terme de contrats passés avec les éleveurs; en 2009 ont été conclus 796 contrats pour un montant total de 5253 k€

Vous pourrez calculer comme moi que cela représente, en coût direct, 3200 € par mois et par loup ! Je vous laisse apprécier!

 

 

Alors, en vrai randonneur, comment conclure autrement qu'en rappelant la comptine qui a donné le titre à cet article :

Promenons nous dans les bois

Pendant que le loup n'y est pas.

Loup y es- tu ? Que fais-tu ?

en espérant que ça dure encore longtemps !

 

 

Francis Boucly

Août 2011