201410 Alésia,vérité ou supercherie ?

 Cet exposé a été développé aux randonneurs présents lors du séjour d’octobre  2014  dans la région de l’Auxois. Il a fait suite à la visite du site  se reconnaissant comme originel de la bataille d’Alesia. : cf  se  reporter à l’article  du blog 201410 :  Les controverses d’Alesia

 

Le monde celtique s’écroule à la suite de la bataille d’Alésia fin septembre -52 av JC. Toute la Gaule passe sous domination romaine.

Mais où se trouve Alésia ?  De Bello Gallico (guerre des Gaules) de Jules César, principale source d’information sur la période, reste muet sur sa localisation géographique.

Après la visite du Muséo Parc Alésia d’Alise Sainte Reine et du site présumé de la bataille, il m’a été demandé de présenter la principale controverse à l’hypothèse « officielle », à savoir, l’hypothèse jurassienne.

Au fil des jours, cette version, que je venais de découvrir, s’imposa progressivement dans mon esprit et suscita, il faut le dire, un réel intérêt intellectuel et historique tant la méthodologie et l’argumentation me paraissaient pertinentes.

 

Franck Ferrand, historien et chroniqueur médiatique, dans sa préface de l’ouvrage majeur des tenants de la controverse, « Alésia, la supercherie dévoilée », écrit : « Il y a 150 ans, Napoléon III décidait de situer Alésia en Bourgogne, en Côte d’Or, sur la commune d’Alise Sainte-Reine. Cette localisation a été acceptée, depuis lors, par une majorité d’historiens et d’archéologues. Pourtant, depuis la fin du XIX°siècle, des voix ne cessent de soutenir l’inexactitude  de cette localisation, le site officiel d’Alésia ne correspondant pas à la description qu’en donne Jules César dans sa « guerre des Gaules » !

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On voit déjà se profiler la querelle entre les historiens fidèles aux textes anciens et ceux qui privilégient l’archéologie, les fouilles quitte à « bousculer » les textes et les « adapter au terrain ».

Si la référence aux textes est indispensable, avec une interprétation possible au regard du contexte historique, leur confrontation au terrain par l’archéologie, les fouilles et les photographies s’avère également nécessaire.

 

Textes et auteurs anciens

- De Bello Gallico (Guerre des Gaules) de Jules César, lequel dans son livre VII décrit dans le détail la bataille d’Alésia et dresse un portrait très flatteur de son adversaire Vercingétorix. Il faut dire que ce dernier avait servi sous les ordres de César les années précédentes quand les Arvernes étaient alliés des Romains. Si les commentaires littéraires et politiques destinés au Sénat, à la gloire de l’auteur, peuvent honnêtement être critiqués par certains historiens, il n’est guère possible de contester les indications et informations d’ordre militaire et stratégique, en raison de la rigueur légendaire du proconsul, notamment l’itinéraire emprunté par les légions romaines « des Lingons chez les Séquanes ».

- Dion Cassius, né en 155 à Nicée, historien romain d’expression grecque, auteur d’une histoire de Rome de 80 livres (de sa fondation à Alexandre Sévère en 229) et notamment les livres 37 à 60 pour la guerre des Gaules. Les sources de Dion sont contemporaines des faits et s’appuient sur le récit des témoins (lieutenants de César). Dion est catégorique sur la localisation de l’embuscade, veille de la bataille d’Alésia, »chez les Séquanes ».

- Plutarque, historien et philosophe grec (46-125), auteur de la vie de J.César. Après César,il s’agit de l’écrivain le plus prolixe sur la guerre des Gaules. Pour lui, Alésia est chez les séquanes.

- Florus, historien romain du IIème siècle (70-140), contemporain de Suétone ; pour lui aussi, Alésia est chez les séquanes.

- Diodore de Sicile, contemporain de César (1er siècle av JC). Chronologiquement, le premier  après César à évoquer le siège d’Alésia et le caractère religieux de la « ville mère de toute la Celtique ».

- Strabon d’Amasée (-58+25), géographe grec ; il donne une description précise d’Alésia (ville des Mandubiens, située, comme Gergovie, en haut d’une colline très élevée avec, à côté, des montagnes de même hauteur et deux rivières autour d’elle).

 

Malheureusement, aucun témoignage historique n’existe du côté gaulois puisque les celtes ne possédaient pas encore l’écriture, les druides ayant, en quelque sorte, « confisqué » le savoir et la connaissance.

 

L’examen, même sommaire, des textes, à défaut d’une localisation précise, nous oriente déjà chez les « Séquanes » donc en Franche-Comté, écartant ainsi l’hypothèse bourguignonne, Alise Sainte Reine. Cette quasi-évidence a d’emblée favorisé l’émergence d’une dizaine de nouveaux sites dès le XIXème siècle, tous situés en Franche-Comté, bénéficiant de trouvailles archéologiques antiques ou d’une ressemblance toponymique comme le village d’Alaise à 20km au sud de Besançon.

Les textes constituent également un support essentiel pour bien appréhender le contexte historique de l’année -52 et ainsi comprendre les nouveaux rapports de force ayant conduit au siège d’Alésia.

 

Depuis l’an-58, César, proconsul, est chargé par le Sénat de « pacifier » la Gaule à la suite de la demande d’aide des Eduens (bourguignons avec comme capitale Bibracte- mont Beuvray- au sud d’Autun) menacés par les Helvètes (suisses). En -53, on peut considérer la Gaule « pacifiée » ; Jules César, connaissant parfaitement la mentalité gauloise, a su jouer avec les rivalités et les divisions des différentes tribus.

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Cependant, ses méthodes autoritaires et cruelles ont provoqué un sentiment de révolte de la part d’abord des Carnutes (région d’Orléans) en janvier -52, à l’occasion de la réunion annuelle des druides (fête du gui), et le massacre des commerçants romains de Cénabum (Orléans). Ce vent de révolte a été relayé rapidement par le fils d’un chef arverne(auvergne), Vercingétorix qui, avec le soutien religieux des druides, tente de coaliser les peuples de Gaule contre l’occupant romain.

César, alors en Gaule cisalpine (Italie), revient rapidement pour rejoindre Titus Labinius à Sens et « reconquérir » le terrain perdu. Nous assistons alors à une course-poursuite avec Vercingétorix qui a adopté la politique de la « terre brûlée » pour affamer les légions romaines. La ville de Cénabum (Orléans) subit le massacre de tous ses habitants en réaction à celui des commerçants romains et César met le siège devant Avaricum (Bourges), seule ville gauloise qui n’a pas respecté la politique de la terre brûlée. Après la prise de cette ville (avril-52), s’étant ravitaillées, les légions romaines descendent sur Gergovie, capitale des Arvernes, où s’est réfugié Vercingétorix (mai-juin -52).

Pour la première fois, César subit un échec face à son adversaire gaulois et les légions sont obligées de se replier. Cet épisode va avoir un gros impact psychologique sur les troupes en présence, perte du sentiment d’invincibilité chez les romains,  espoir et confiance chez les Gaulois.

Les Eduens, fidèles alliés des Romains, se rallient à la coalition gauloise ; une assemblée générale des peuples gaulois -à l’exception des Lingons(Langres), des Rèmes(Reims) et des Trévires(Trèves) alliés des romains- se réunit dans la foulée à Bibracte, capitale des Eduens.

Vercingétorix est conforté dans son commandement malgré l’opposition des Eduens (ceux-ci le trahiront à Alésia).

Cette Assemblée est l’occasion d’un renforcement important des forces gauloises : infanterie : 80000 hommes, 15000 cavaliers éduens, promesse d’une armée de secours de 250000 hommes.

Nous assistons alors à une inversion des rapports de force en faveur des gaulois.

César, après avoir rejoint les légions de Labienus, se réfugie en terre alliée à Langres, chez les Lingons, où il va renforcer son armée avec l’apport de la cavalerie germaine avant de descendre vers « la province narbonnaise » où Vercingétorix a crée des foyers de révolte.

Mais l’armée gauloise, qui a bloqué la rive droite de la Saône et tous les accès au sud,  contraint César à prendre la seule voie libre à l’Est, la moins dangereuse, la plus directe entre Langres et Genève (porte de la Province, pays des Allobroges) avec un passage obligé par Alésia.

 

Le piège d’Alésia

Stratège contre stratège ? Lequel des deux chefs a piégé l’autre ?

Si Alise Sainte Reine est le site d’Alésia, Vercingétorix fuit devant César et se réfugie à Alise qui n’est pas sur l’itinéraire de César (Langres-Genève),

- sa disposition géographique (une immense plaine et tout l’espace sur ses flancs) n’est pas susceptible d’arrêter les légions,

- son relief en pente douce, peu élevé n’en fait pas une place forte,

- sa surface, insignifiante (95 hectares), est inapte à accueillir 95000 guerriers avec les montures et le bétail,

- sa faible ressource en eau est incompatible avec un siège de près de deux mois.

On est contraint d’interpréter le repli de Vercingétorix sur Alise comme une fuite hasardeuse, déclenchée par César, seul maître des évènements.

controvers 2Or, la situation est rigoureusement inverse

C’est Vercingétorix qui, jusqu’à l’arrivée à Alésia, mène le jeu. En lui interdisant tous les autres passages vers le sud, il a poussé César vers l’Est et la montagne,

- il a fait préparer une place forte avec du ravitaillement en prévision d’un siège,

- il avait fait renforcer les défenses naturelles et les remparts (formidables remparts d’après Plutarque),

- il s’agissait de la capitale religieuse de la Celtique, « d’une ville que les Celtes vénèrent encore aujourd’hui » écrit Diodore de Sicile. (symbole fédérateur pour les tribus gauloises si disparates…)

A présent, de son nid d’aigle qui verrouille le seul chemin permettant à César de gagner la « provincia », Vercingétorix domine toujours la situation ; avant l’encerclement total par les romains, la cavalerie gauloise quittera la place pour ramener l’armée de secours décidée à Bibracte (250.000 h).

Alésia devient un abcès de fixation pour les romains pris dans la nasse.

La stratégie de Vercingétorix est qualifiée par André Berthier de « stratégie de l’enclume et du marteau », les assiégés immobilisant sur place les romains que viendra écraser l’irrésistible marteau d’une armée extérieure trois fois supérieure en nombre.

On sait qu’au final, c’est la trahison des Eduens de l’armée de secours et l’indiscipline de cette dernière qui offriront la victoire aux romains.

« Tel est pris qui croyait prendre » ; un peu comme à Waterloo « On attendait Grouchy, ce fut Blücher ».

La thèse de la trahison est confortée par le fait que César a libéré les Eduens et une partie des Arvernes après la reddition alors que tous les autres guerriers gaulois sont devenus esclaves des soldats romains.

 

Travaux d’André Berthier : l’hypothèse jurassienne

André Berthier (1907-2001), chartiste et archéologue à Constantine où il fut directeur des antiquités, avant de terminer sa carrière comme conservateur en chef des archives nationales.

Convaincu de la fausseté de l’hypothèse d’Alise Sainte Reine, il entreprit de rassembler tous les éléments d’ordre géographique, topographique, militaire, stratégiques donnés par les différents écrits sur la configuration du site, soit 40 éléments avec lesquels il élabora un « portrait-robot » d’Alésia telle que J.César l’avait vue et décrite.

Il se livra ensuite avec cette sorte de « calque » à un « balayage » des cartes d’état-major, carré par carré, dans un espace de plus de 200 km, de Sens à Genève, superposant le portrait aux sites potentiels, Alésia devant nécessairement se trouver dans cette aire géographique ; la recherche fut longue et difficile, plus de 300 sites furent examinés.

Bien entendu, les différents sites jusqu’alors proposés furent examinés, notamment Alise Sainte Reine, Alaise, Izernore, Salins, Novalaise, Château Chalon…Aucune de ces hypothèses ne résista à l’examen, l’une des plus contestées étant d’ailleurs Alise Sainte Reine.

Un jour, Berthier poussa un cri : « en voilà un ! »

La première vérification eut lieu en 1963 et les premières fouilles (modestes), l’année suivante ; c’était la première fois qu’André Berthier, originaire de l’Oise, venait dans le Jura. Pour lui, plus aucun doute ! Alésia est le plateau de Chaux des Crotenay à 15 km au sud-est de Champagnole, à 75 km de Genève.

 

Les réalités du terrain

Confrontation des textes et du terrain sur les deux sites : Alise et Chaux

Alise


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- Les fossés sont aussi différents que possible (en nombre, en distances, en dimensions…) des indications données par César et varient d’un endroit à l’autre. Des fossés de drainage sont davantage plausibles dans ce terrain marécageux surtout lorsqu’ils sont profonds de 35 cm…

- La distance entre les tours n’est pas constante et jamais celle que donne César. Les lignes reconstituées sur le papier sont beaucoup trop éloignées de l’oppidum.

- Le plus grand camp couvre 7,5 ha alors qu’il faut 24 ha pour deux légions, le plus petit 35 ares. Ils sont hors de l’enceinte extérieure alors qu’ils devraient se trouver entre les deux lignes de retranchement censés les protéger.

La ville : « Cette ville est une très grande cité » disent les textes grecs (Diodore), très peuplée et indépendante.

L’oppidum d’Alise de 97 ha, perché sur sa colline, ne répond pas à la conception d’une « grande ville sainte, d’une métropole ».

Au plan spirituel, c’est le « foyer et la ville-mère de toute la celtique, fondée par Hercule » (Diodore) or, à Alise, pas de monuments ou de structures cultuels.

Les « énormes remparts » cités par Plutarque sont absents.

Alésia a été brûlée entièrement par César après le siège. La cité des Mandubiens disparaît, rayée de la carte alors qu’Alise survit et prospère sous le règne d’Auguste (-31 JC)

 

Chaux


controvers 5Grâce à la technique du portrait robot, A.Berthier put isoler dans l’ensemble du relief un oppidum triangulaire cerné par deux vallées, prolongé par une plaine, voisin d’une montagne importante au nord.

Selon César (BG) « la ville d’Alésia était au sommet d’une colline à grande altitude, impossible de la prendre autrement que par un siège…Le pied de la colline était, des deux côtés, baigné par deux cours d’eau…En avant de cette place, une plaine s’étendait en longueur sur 3000 pas… »

- L’oppidum doit pouvoir contenir la population des Mandubiens, les bâtiments, les troupeaux, les 95000 guerriers et 15000 chevaux (Alise et ses 95 ha éliminés)

- Contrevallation (enceinte intérieure) selon César : 16,3 km 

- Circonvallation (enceinte extérieure) selon César : 20,7 km

A Chaux, les dimensions répondent à ces données ; le périmètre du plateau est d’environ   15 km, il s’inscrit bien à l’intérieur de la contrevallation (contre 4 km à Alise). Les limites de cette enceinte coïncident avec le repérage des murs (travail des élèves de Berthier).

Le plateau occupe une surface de 1000 ha contre 97 ha à Alise.

Au pied de l’oppidum coulent bien deux rivières la Saine et la Lemme ; elles débouchent ensemble sur la plaine de Syam avant de se jeter dans l’Ain.

La mesure de la plaine (3000 pas en longueur) est donnée trois fois par César. La plaine de Syam y correspond parfaitement.

De surcroît, en 2012, l’architecte François Chambon, spécialiste en sciences militaires, a procédé à des examens aériens à l’aide de lasers relevant des discontinuités linéaires et des éléments imposants tous les 24 m (emplacement de tours ?).

 

En conclusion, deux méthodes ont été utilisées pour localiser Alésia :

Pour Alise, on décide d’abord du lieu de la bataille, Alise Sainte Reine, parce que les noms se ressemblent et qu’un poème du moine Herric d’Auxerre au IXème siècle à la gloire de Sainte Reine suppliciée et enterrée sur le mont Auxois a confondu ALISIIA et ALESIA.

On creuse, on fouille, on trouve…Pour complaire à Napoléon III et plus tard également, on proclamera la « relativité » voire la fausseté des textes anciens parce que les fouilles ne coïncident pas. On valide sans vérifications et depuis 150 ans, l’archéologie officielle affirme, contre les textes, que Alésia est à Alise.

Des objets, armes et monnaies, de toutes les époques possibles, furent exhumées des fossés lesquels ne correspondaient pas aux indications de César.

Pour Chaux des Crotenay, on lit la « guerre des gaules » de César ainsi que les auteurs grecs et romains pour en extraire les éléments caractéristiques de la description d’Alésia et du contexte historique de l’époque avec l’itinéraire des légions romaines depuis Langres jusqu’à Genève afin d’établir le portrait robot du site.

Cette dernière hypothèse me paraît correspondre à la vérité historique mais ne pourra être validée qu’après une  nouvelle campagne de fouilles, très aléatoire, autorisée et financée par le ministère de la culture.

 

 Ecrit présenté en salle de conférence de l’hôtel de l’Ecu à Montbard le  2 octobre 2014

 

André. L.

 

Sources consultées et empruntées

 

1° Alesia, la supercherie dévoilée : ouvrage collectif sous la direction de Mme Danielle Porte aux éditions Pygmalion

2° Extraits de travaux, chroniques et colloques écrits et présentés par M. André Berthier au sujet du  site d’Alesia (de 1966 à 1999)