Cela fera"Pschitt"
On peste bien souvent contre le froid ou le chaud, l’humidité ou l’excès de sécheresse mais en ce dernier vendredi de novembre, qui, des vingt-cinq marcheurs, oserait cette fois bougonner ? Le soleil, qui avait eu tendance à s’éclipser pendant toute la semaine, fait un retour remarqué. La rue du capitaine Ferbert dans le vingtième arrondissement de Paris monte au départ, sans trop s’essouffler, vers une zone pavillonnaire que l’on atteint cependant par un escalier bien plus raide.
Dès le premier regard, se discernent l’intimité et le calme d’un lieu resté bien à l’écart de l’environnement extérieur. Le charme opère dès que l’on découvre de délicieuses rangées de maisonnettes en brique protégées de la rue par de minuscules jardinets. Ce lotissement dénommé à son origine en 1908 "la Campagne à Paris"devait loger des familles d’ouvriers et de petits fonctionnaires. L’acquisition très récente par une importante personnalité politique d’une de ces demeures vient de remettre ce havre caché sous les feux de l’actualité. Il a perdu un peu de sa tranquillité. Les maisons voisines, timides sous le feuillage, osent à peine respirer dans l’espoir de retrouver au plus vite l’anonymat qui les a si bien préservées depuis près de cent ans.
Mais il convient de redescendre de cette butte, la plus orientale de Paris, car l’itinéraire propose ensuite de filer vers le sud rejoindre la Gare de Lyon. Il traversera l’ancien village de Charonne puis, au-delà de l’ancienne Barrière du Trône, fera une intrusion au cœur du douzième arrondissement dans les quartiers de Picpus et Reuilly. Ceux qui connaissent mal cette partie de la capitale n’attendent que la surprise d’y surprendre quelques jolis secrets jalousement bien cachés.
L’ancien village de Charonne qui s’étire du cimetière du Père-Lachaise aux abords de la Place de la Nation a toujours été en retrait des grands axes de circulation. Cette constance a retardé son urbanisation accentuant ainsi la discrétion de son particularisme. Au dix-huitième siècle, Charonne vivait de l’activité de ses vignes. Elle abritait une véritable rue de la soif puisque les parisiens venaient "s'emboissoner" avec des vins élevés sans les ferments de la taxe. Cet or rouge coulait à flot. On dénombrait plus de deux cents estaminets aux noms bien explicites comme "l’entonnoir, le rat goutteux". Le village s’est développé à partir de l’église Saint-Germain et d’un vaste parc dont il ne reste comme seule trace que le Pavillon de l’Ermitage, enserré maintenant dans le réservé square Debrousse. L’église et surtout le petit cimetière attenant arrive encore à exprimer l’image de ce passé agreste. L’air vif du matin fait davantage ressortir la majesté des chênes et la minceur des ifs qui l’entourent. Le silence de ses allées et sa douceur bien tranquille consolent de l’effervescence de la ville.
A Paris, on oublie bien souvent les eaux de surface, celles qui coulent le long des trottoirs, menaçant quelquefois d’envahir le bas des chaussées. On ignore qu’elles proviennent d’un des cinq réservoirs d’eau non potable mis en place par l’ingénieur Belgrand pour nettoyer les rues de la capitale et arroser ses jardins. Un pompage à partir de la Seine alimente le réservoir de Charonne. Son dôme inconstructible est réservé à une expérience d’agriculture urbaine. Quelques bénévoles, affairés à conduire les prémices de l’opération, ouvrent l’espace aux visiteurs. Lui trouver une autre fonction, n’est-ce pas la meilleure façon de pérenniser un édifice ?
Le quartier Saint-Blaise a lui aussi conservé quelque strates de son passé. On y trouve encore de vieilles maisons de village, des rues à l’alignement cabossé et un passage desservant un trésor de petit jardin secret, devenu le square de Grès.
Le bas de la rue Saint-Blaise n’est malheureusement plus dans le ton villageois. Sous le président Pompidou, la construction de logements pour répondre à la crise démographique va modifier le bas de Charonne par un empilement inesthétique de barres et de tours. La Place de la Réunion a été édifiée pour relier le quartier du bas-Charonne à celui d’Avron. Elle s’ouvre maintenant sur une réhabilitation architecturale réinventée par la modernité.
Aux abords de la rue des Vignoles (qui a perdu son b initial) on a tenu à respecter le parcellaire singulier lié à l’existence de la vigne. De petits immeubles contemporains sont bâtis dans l’alignement des allées vigneronnes d’antan. D’anciens ateliers se reconvertissent harmonieusement en bureaux aérés. Tout cela manifeste d’une volonté créatrice, libérée de la tyrannie de la hauteur. Sur leur fond bleu à encadrement vert pâle, les plaques de ruelles jouent le rôle de signes de piste insistant sur le passé villageois. Ces maisonnettes, petits jardinets et minuscules passages donnent à l’ensemble un air de campagne, un caractère populaire et désuet qui voudraient rappeler le Paris des années 1900. Pas sûr cependant que le nouvel habitat soit à la portée de toutes les bourses !
Sur la Place de la Nation, des taxis enlèvent des touristes, heureux de profiter de la splendeur de l’après-midi. Des escaliers souterrains facilitent le passage vers le douzième arrondissement. A l’angle de la rue de Picpus et de l’avenue de Saint-Mandé, des camions livrent du terreau sur les parterres d’un grand complexe en voie d’achèvement. C’est ici qu’ouvrira l’année prochaine la nouvelle université de la Sorbonne. Les bennes font un bruit terrible, sans doute pour essayer d’assourdir l’annonce stupéfiante que le Quartier Latin va changer de rive.
Dans le quartier de Reuilly, le tissu urbain est là aussi très hétérogène. Il mixte de beaux immeubles bourgeois, édifiés à la fin du dix-neuvième, à des poches de rénovation datant des années soixante-dix. De grands îlots livrent un mariage d’habitats inattendus, adoucis souvent par une végétation abondante cachée dans de grands ensembles modernes et dont personne, de l’extérieur, ne peut soupçonner l’existence. Pour les autres résidents, la présence de la Coulée Verte qui file vers la Bastille, est propice aux envies de nature ou permet de dégager, le temps d’un jogging, le trop plein d’énergie. Les voûtes de l’Avenue de Daumesnil supportent cette voie. Rebaptisé le Viaduc des Arts, ses arches abritent des activités liées aux métiers artistiques et musicaux.
En fin de balade, la fontaine du Jardin de Reuilly incite nos promeneurs à se désaltérer. En amorçant la pompe, des bruits confus et plaintifs semblent s’échapper des profondeurs de la terre. Surprise ! En buvant l’eau, des bulles légères pétillent dans le verre. Des dieux souterrains voudraient-ils faire une farce ? La Mairie de Paris, propriétaire de la source, n’est pas trop inquiète. Elle ne redoute aucun procès en sorcellerie. Elle affirme même : S’il y a des affaires, elles ne pourront faire toutes que "Pschitt"! Renseignement pris, la magie ne serait dûe qu’à une simple adjonction de CO2 dans de l’eau rafraîchie.
Madeleine et Michel ont renoncé quelque temps aux douceurs Majorquines pour se joindre au groupe. Ils ont fait la traversée sur les traces des commerçants de Soller. Ceux-ci exportaient vers la France leur production d’oranges et autres fruits locaux. Le voyage leur laissait le temps de la maturation. Michel assume cette filiation. Comme il aime aussi les ruptures, il résume le tout avec humour. "Partir, c’est mûrir un peu" !
Le Parcours
Paris 20°
Place E. Piaf, rue du Cap Ferber, la Campagne à Paris, rue des Montibeuf, rue de la Py, rue des Lyanes, Jardin Debrousse, rue du Parc de Charonne, cimetière et église Saint-Germain, rue Florian, rue Vitruve, square des Grés, rue Saint-Blaise, place M. de Miribel, rue de la Croix Saint Simon, rue des Pyrénées, passages Dagorno et Dieu, rue des Vignoles et ses nombreux passages, place de la Réunion, rue Planchat , rue Auger,
Paris 12°
Avenue de Tallebourg, Place de la Nation, Rue Fabre d’Eglantine, rue de Picpus, rue de Reuilly, allée Vivaldi, Jardin de Reuilly, Coulée Verte R. Dumont ex Promenade Plantée, Espace du Charolais, Avenue Daumesnil, Bld Diderot, la Gare de Lyon











