Le luxe, c'est aussi l'espace !
Le réveillon donna le ton : c’est bien simple, il n’en restât pas une miette. Non parce qu’on mangea plus que de raison mais, bien au contraire, parce que les menus furent légers et les portions harmonieusement mesurées. Aucune fausse note. Tous ces repas festifs furent à l’image des bonnes résolutions hygiénistes que certains randonneurs(euses) se sont fixé(e)s pour démarrer 2019. L’arrivée d’une nouvelle année commence toujours généralement par de solides intentions vertueuses. Pour l’heure, en prenant un café, juste avant le départ de cette première sortie à Vaucresson, les plus résolus tiennent bien le cap. Ils n’hésitent pas à l’afficher d’emblée devant la trentaine de participants, particulièrement nombreux en ce clair matin de janvier. Garçon, un noir serré, mais… sans sucre !
Pas d’angoisse, si la troupe est d’abord montée sur le plateau sud qui domine la gare, c’est uniquement pour rejoindre les derniers lambeaux de l’antique forêt de Marly et non pour se laisser engloutir dans les flots de l’A13 qui rugit en contrebas. Pour cette balade déclarée en milieu urbain, l’itinéraire évitera avant tout les voies passantes. Il suivra essentiellement les pistes et chemins qui contournent la commune ou longent ses bois limitrophes.
Le groupe se recentre bien vite sur une première sente bordée de platanes qui serpente entre des établissements scolaires. Ces arbres, avec leur ramure dénudée, donnent la curieuse impression d’élever une protestation vers le haut. Si près de la forêt, ont-ils vraiment matière à se plaindre ? Le ciel doit, sans doute, n’accorder que bien peu d’intérêt à leur réclamation. Après avoir traversé l’axe routier qui coupe la localité en deux parts non égales, on atteint ensuite la lisière d’un massif forestier. La piste suivie est encore empreinte de l’humidité nocturne. Les buissons, au ras du sol, exhalent une drôle d’odeur, un peu affadissante. Au milieu des chênes apparaît très vite la silhouette de l’ancien pavillon de chasse du Butard.
Le bâtiment dégage encore la tranquillité vénéneuse de ses turpitudes passées, comme s’il lui restait encore un léger relent de moisissure. Transformé avant les années soixante en bobinard pour édiles de la République, il reste toujours un outrage pour la population bien-pensante du coin.
C’est juste en face, où résident les habitants de la commune apparemment les mieux immunisés contre les aléas de la vie. On dit aussi que l’endroit héberge la plus forte concentration de diplômés de Polytechnique. Dans cet écrin de verdure, sur le plateau nord de Vaucresson, une succession de niches boisées s’emboite à perte de vue. Inscrites dans un plan en échiquier, de larges rues abritent de splendides demeures flanquées de jardins avenants.
Maisons récentes d’architecte, solides pavillons en meulière datant de la fin du dix-neuvième ou petits manoirs à esprit art-nouveau, tout ce mélange de styles ne forme qu’une tache verte, rehaussée par la nuance encore plus vive des trottoirs engazonnés. On se croit à des lustres de la capitale alors que dix minutes de voiture suffisent à peine pour atteindre le pont de Saint-Cloud. A hauteur d’un portail entrouvert, on glisse un œil par-dessus les haies. Entre les branches dépouillées, se devinent les grilles d’un court de tennis ou la perspective d’un joli parc intérieur.
Il faut quelques minutes de ravissement pour réaliser enfin ce qui cloche. Il n’y a aucun commerce, pas le moindre boulanger ni épicier, même discret. Tout juste un restaurant qui doit ouvrir sur réservation. Comment s’est dessiné un tel décor ? En 1860, cette ancienne chasse royale fut parcellisée en lotissement privatif par le financier Zacharie Théry, qui avait fait fortune dans le chocolat*. Une partie de la règlementation initiale existe encore de nos jours. Les résidents se rencontrent toujours pour fixer charges et contraintes de cette zone privilégiée, nommée de nos jours la Division Théry. L’espace et la tranquillité y sont des trésors partagés. On ne vient guère s’y promener de Paris, à part dans les bois voisins, loisir plutôt réservé aux proches riverains. Seul intrus notable, une compagnie de CRS a investi depuis plus de quarante ans un ancien domaine tombé à l’abandon. Mais ne serait-ce que pour des avantages en termes de sécurité, on pardonne beaucoup à un tel voisin.
L’hiver, maintenant bien établi, a métamorphosé l’accueillante forêt de Saint-Cucufa. Elle n’est plus qu’un bois boueux et bien ingrat qui dégringole vers un large talweg où s’abrite le miroir bleu marine d’un petit étang. Rien de plus déprimant qu’un endroit où la vie se camoufle. Les marcheurs s’engouffrent cependant dans la forêt. Remplis d’indulgence, ils savent bien qu’il s’agit d’un repli temporaire, qu’elle commence déjà à grappiller un peu plus de jour, un peu plus de lumière. En ressortant du bois, ils débouchent sur la grande étendue du parc du Haras-Lupin que ceinture un passage récemment aménagé.
L’après-midi va bientôt débuter, c’est l’heure où tout le monde a déserté les rues du centre-ville pour le déjeuner. On peut déambuler sans crainte dans le bourg, comme on l’appelait autrefois.
Ce que la ville de Vaucresson a de plus lourd se trouve ici. Quelques rues anciennes, de petits immeubles, quelques rares commerces, la vieille mairie, l’église Saint-Denys et beaucoup d’agences immobilières qui promettent le bonheur à condition d’y mettre le prix. Parfaitement desservie par le train et le bus, la localité a gardé son petit côté intimiste dans un environnement exceptionnel de verdure. Ici le luxe n’est pas que l’argent, c’est aussi l’espace. Des adolescents descendent la grande rue en vélo. Malgré l’air frisquet, ils pédalent en tenue légère. A leur vue, les anoraks semblent peser une tonne.
Le restaurant de la gare, au temps du repas, reste l’endroit le plus animé. Il y a intérêt à réserver d’autant qu’on y mange pour un prix raisonnable. Le décor rustique n’a pas dû beaucoup changer depuis les années quatre-vingt. L’ambiance, nappes en papier froissé et vestes empilées sur la patère, est du genre bon enfant. Pierre, satisfait de cette première sortie, n’a pas particulièrement hésité, il a pris la totale, entrée-plat-dessert. Les bonnes résolutions du début d’année commencent à s’écorner doucement. Quel plaisir. après tout. de se laisser porter par la gourmandise !
*Exploita de 1838 à 1857 la marque Debeauve et Gallais. Cette Maison existe toujours et siège dans le 7° arrondissement
La gare Sncf de Vaucresson (92420), rue Allouard, Bd de Jardy, route Napoléon III, rue du Collège, chemin des Eaux, route de la Chasse Royale, le Pavillon du Butard , allée du Butard, avenue Toutain, avenue de Villeneuve, le bois de St-Cucufa, la sente du Haras Lupin, le chemin Mazyeulere, bd de la République, square de Bauvillers, grande Rue, rue de la Folie, la gare.









