Soumis à la tentation
Il faut presque s’accrocher à la rambarde pour grimper les dernières marches qui conduisent au parvis de l’église de Beaumont-sur-Oise. Sur la terrasse Saint-Laurent, une bourrasque de vent incite à remonter un peu plus la fermeture de l’anorak. Si la montée ne s’élève que d’une trentaine de mètres, le panorama vient récompenser l’effort accompli. Au nord, la vue embrase les premières ondulations de la Picardie, au sud les hauteurs compactes de la forêt de Carnelle se révèlent comme le dernier donjon de l’Ile-de-France. En face, au-delà de Persan, une série de grands axes de communication formalise la séparation avec les paysages agricoles du plateau de The!le qui se devinent assez mal dans le fond. Juste en dessous de l’église médiévale, les prairies en glacis qui encadrent l’Oise ont peine à résister au débit de la rivière, prête à déborder de son lit. La crue lui donne une teinte mastic.
Contrairement à ce que l’on pourrait penser, le froid qui pique ne fait pas chuter le moral des onze participants venus marcher ce matin. Le plaisir de se revoir l’emporte sur le désagrément d’avoir à braver un féroce air polaire qui s’est installé sur la région.
Plus que le corps, c’est surtout pour la tête que l’hiver a pris sa dimension glaciaire. S’ils n’ont pas jugé nécessaire de s’engoncer dans des peaux de bêtes ni de venir en attelage de chiens de traîneaux, les randonneurs ont cependant mis le plus grand soin à protéger leur crâne dans une enchère de bonnets, cagoules et chapkas, une jolie collection de couvre-chefs aussi séduisante que disparate. Dans ce concours d’élégance créative, auraient-ils pu trouver plus original pour affronter le blizzard soufflant sur la steppe?, un béret béarnais en laine mérinos ?, le bicorne feutré de l’académicien ?, un calot chirurgical du bloc opératoire ?, la couronne de la reine d’Angleterre ?
Le froid rapproche, c’est bien connu. Il amène une sorte de solidarité et favorise la capacité à entretenir les relations sociales. Elles resteront aujourd’hui conventionnelles, toujours dictées par les règles de lutte contre la propagation de l’épidémie. Avec toutes ces précautions, les marcheurs ont quelquefois l’impression que même les mots ne doivent pas faire de bruit. Ils s’accordent néanmoins entre eux sur un «-trois» ou un «-cinq» qui serait le reflet de la température ressentie, rappelant ainsi au passage que des épisodes gelés peuvent encore exister en février. Pas trop question d’aller se réchauffer dans le centre du bourg. Les degrés négatifs de la nuit lui ont donné la gueule de bois. Ils en ont fait un village engourdi où personne n’a envie de quitter la douceur de son lit et boire le premier bol d’air d’une journée annoncée sereine. Exception notable, un carrousel de voitures s’arrête devant la boulangerie du bord de l’eau. A Beaumont, la maison Rouget est une institution. Ses clients viennent d’ailleurs, souvent de l’autre côté du pont et souhaiteraient garder jalousement le secret de l’adresse. Pour eux, y choisir son pain ou ses gâteaux est un rituel, l’acte qui structure la journée. Christian connaît l’établissement et le pratique en gourmand. Il tient à soumettre ses amis à la tentation. La bouche pleine, chacun décline très vite dans un battement de paupières son approbation.
C’est toujours un petit miracle que la balade ait pu se construire car les derniers chiffres de suivi de l’épidémie ne se sont franchement pas abaissés. Le gouvernement a cependant décidé de «laisser sa chance au couvre-feu», alors que certains experts assermentés se veulent moins tolérants. En moins de deux, et pour trois mois s’ils le pouvaient, ils refermeraient le pays et renverraient la pratique de la marche au simple tour de l'appartement. Mais il y a peu d’intolérance au grand froid ou de crainte du virus qu’une bonne sortie entre amis n’arrive à dissiper !
La visite des ruines de l’ancien château féodal s’effectue au pas de charge avec un terrifiant dynamisme. Il se justifie pour effacer au plus vite les faubourgs de Beaumont qui présentent peu d’intérêt et rejoindre les bois. Casques sur la tête, silhouettes trapues et volontaires, les deux hommes qui accueillent le groupe à l’entrée de la forêt de Carnelle avaient envie d’allonger le bonjour protocolaire, de nouer un peu plus de dialogue. De leur fonction d’opérateur en pylône de communication, ils n’ont pris que les bonnes ondes. Après les banalités météorologiques d’usage, s’instaure un moment sympathique d’échanges entre accueillants et accueillis.
L’hiver rend les animaux discrets. En levant les yeux, on n’apercevra qu’une volée de palombes qui se noie au lointain dans un ciel devenant de plus en plus azuré. Au fur et à mesure de la progression, la sensation de frimas s’atténue, comme si le froid tenait à récompenser ceux qui ont eu le courage de l’affronter. Sur les sols craquelés par le gel se retrouve le plaisir de sentir la terre sous ses pieds. Dans l’abri immobile de la forêt, les ramures dénudées augmentent l’impression de l’espace. On les devine concentrées à faire circuler la bonne sève, celle qui assurera la renaissance programmée.
La forêt est accueillante, se veut triomphante mais avoue quelques faiblesses. Dans le fond de Boyenval, elle qui voulait «avoir l’air» maintenant «n’a plus l’air du tout». Une coupe transversale l’a saignée à blanc, remplaçant l’orgueilleuse futaie par une vilaine moquette râpée d’herbes folles. Cette voie de passage d’une ligne à très haute tension déséquilibre le paysage, devenu du coup moins glamour. L’effet de contraste est saisissant entre la beauté d’une nature immortelle et la présence artificielle du progrès nécessaire.
En redescendant vers Beaumont, on retrouve bien vite l’univers chlorophyllien. Après le carrefour de l‘Etoile, les bois montrent beaucoup d’indiscipline. Des arbres morts et des lianes s’enchevêtrent dans un aimable fouillis créé par le temps. Quelques hêtres, supportant assez mal ce début d’anarchie, en reprennent le contrôle et encadrent des grumes sagement alignées
La neige n’était pas loin mais elle est surtout présente à la montagne. Quelques très rares randonneurs s’apprêtent à suivre enfants et petits-enfants dans une station de sports d’hiver où ils ne pourront ni skier ni grignoter ou boire un coup au bord des pistes. La majorité va passer son tour. Ses vacances de ski ne dépasseront pas la côte 120, altitude moyenne des hauteurs franciliennes. Elle devra se contenter de revisionner les meilleurs extraits des «Bronzés font du ski». Le frisson de la montagne ne viendra que de dérivatifs comme le Beaufort, le Reblochon, la Tomme de Savoie et autres qui apporteront de la diversité alpine dans la platitude parisienne. Les rayons des fromagers seront la porte d’entrée de cette orgie fromagère et incidemment du cholestérol. «Avec du pain Bosphore, la star des produits de la boulangerie Rouget, ajoute Christian, cela sera divin, il sera impossible d’y résister !»
ll est vrai que le seul moyen de ne pas être être soumis à la tentation, c’est d’y céder
Le Parcours
Vendredi 12 février : Centre-ville Beaumont-sur-Oise(95260), route de Saint-Martin-du-Tertre, la forêt de Carnelle, chemin de la pelouse de Nointiel, carrefour de Boulainvilliers, carrefour Beuzelin, carrefour du Gros Hêtre, le fond de Boyenval, carrefour de l’Etoile, rue Danielle Casanova, les sentes de Beaumont.
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