Les avantages de l'hiver
Sur la pelouse du château de Jambville, des milliers de garçons et filles chantent à tue-tête dans l’allégresse d’une belle journée d’été. Nous sommes en juillet 2019, l’assistance manifeste ainsi sa joie de participer à ce grand rassemblement national. Ce n’est pas la première fois que ce coin de collines au nord de Meulan ouvre les bras à autant de jeunesse. Les Scouts et Guides de France ont acquis il y a plus de 70 ans ce grand domaine pour accueillir la formation de cadres et pratiquants. Le mouvement a bien changé. Finis le short en velours et l’ample jupe bleu marine ainsi que l’image « catho tradi, gros mollets », ce mouvement confessionnel a suivi l’évolution de Vatican II et ouvert en 1965 ses portes pour faire entrer l’air de la modernité. « Et en profiter pour balancer par la fenêtre son mobilier ! » affirmèrent des éléments contestataires qui ne vont plus se reconnaître dans l’abandon d’une tradition.
Le parc de Jambville est ce matin vide de toute présence. Seul le château, dans sa retraite forcée, fait face au groupe de 21 marcheurs qui l’admirent de la grille d’entrée. Soupçonne-t-il que, parmi eux, certains ont accumulé dans leur jeunesse un bon nombre d’années de scoutisme au compteur ? De toute façon, scouts et randonneurs copains, ça doit pouvoir se faire car des connivences les rapprochent : un attachement aux multiples formes du vivant et l’appartenance à la grande confrérie des sentiers.
Trois heures plus tôt, la rando avait démarré devant la mairie de Seraincourt. Elle inaugurait la reprise des balades en extérieur, celles qui initient à l’apprentissage de la nature. Le soleil, jusqu’ici indécis, se mit à jouer le rôle qui lui a été confié. Sa mise en route affirmait la certitude d’une belle journée.
C’est au bout de la petite route qui s’évade du village, juste après un portail moussu encadré d’une haie de troènes, que commence véritablement l’entrée dans le paysage. Dans la montée du bois des Carrières, des arbres étrangement courbés s’inclinent vers le sol comme dans une célébration liturgique, une manière de se faire pardonner le désagrément de l’hiver.
A quoi ça sert d’abord l’hiver ? Avec ses longues journées grises, il n’est bon qu’à pincer les doigts, recouvrir les têtes de bonnets et apporter les virus qui passent. Il est embêtant l’hiver et pourtant sous son air revêche il ne travaille qu’au meilleur. Sans rien dire, il prépare les plantes endormies à la renaissance printanière et à la résurrection des fleurs et du feuillage. Ce n’est pas tout, il ordonne aussi le retour progressif de la lumière, en grignotant chaque jour de nouvelles minutes de clarté sur les ténèbres. Finalement, l’hiver est un faux dur, son apparente vigueur ne dissimule en fait qu’une occulte douceur !
Jacques, qui mène ce matin la troupe, s’est autorisé une petite variante pas notée au programme Bien vu, la traversée du plateau céréalier qui surplombe Seraincourt s’avère beaucoup plus intéressante que sa rectitude le laissait imaginer. Dans une pâture, des chevaux, paletot sur l’échine, accordent placidement le droit de passage. Ils écoutent les conversations en se frottant le museau, façon de dire aux visiteurs qu’ils ont entendu beaucoup mieux. Lassé de ne buter sur rien, le chemin décide de descendre doucement vers Rueil. Disposé en demi-lune sous une petite butte, ce hameau s’est habilement protégé des vents du nord. Malgré le soleil, le thermomètre n’a pas encore grimpé.
Quel pouvait être le visage de Ninon de Lenclos ? On essaie de l’imaginer après avoir lu le panneau didactique posé à côté du mur d’enceinte du grand manoir du 17ème qui se distingue derrière un rideau d’arbres. Ce lieu clos abrita les amours passagères de la célèbre courtisane dont la vie mérite intérêt. Pauvre de naissance, fille unique d’un gentilhomme libertin et d’une mère dénuée de morale, elle fit très jeune le choix de la courtisanerie pour afficher à son palmarès l’élite de la noblesse, de l’armée et même du clergé de la France de Louis XIV. Affranchie des conventions sociales et des contraintes religieuses, elle se servit des hommes pour assurer son indépendance financière et son envie d’élévation intellectuelle. Le regard actuel que lui porte l’Histoire est en train de changer, notamment chez ceux qui s’amusent à rééquilibrer le passé. Au-delà de ses « performances physiques », ils voient dans l’image de Ninon celle d’une icône néo-féministe réussissant à renverser l’ordre inégalitaire du genre. De quoi la rendre beaucoup plus convenable !
A la sortie de Rueil, le sentier de la plaine du Hazay présente son meilleur profil, sans la moindre présence de boues, flaques ou ornières profondes. On amorce là une marche inattendue et particulièrement agréable. Ce confort s’avère pourtant coupable. Les pluies, fortement attendues par les agriculteurs n’ont rendu depuis plus d’un mois aucune visite. La secheresse hivernale va empêcher la reconstitution de nappes, réserve indispensable pour nourrir les cultures d’été. L’apport hydrique attendu du printemps ne servira qu’à la croissance des végétaux. Encore faut-il que les nuages arrivent et qu’ils soient fournis ! Car il en va de la pluie comme des retraites : Inutile d’espérer recevoir s’il n’y a personne pour donner.
Rien, même pas le bruit étouffé d’un véhicule, ne vient troubler le silence du bois de la Garenne. Sa nudité présente permet de voir au loin de nombreuses lignes de fuite. Dominant le village de Jambville, sa montée est avalée sans trop que les marcheurs s’en aperçoivent. Le sentier les porte.
Ce qu’il y a de bien dans les premiers mois de l’année c’est que les randos d’hiver se finissent toutes au restau, autour d’un repas chaud. Voilà un avantage essentiel à porter au crédit de cette saison. Sous le prétexte que manger dehors frigorifierait les mains ou mouillerait le derrière, cette habitude est devenue droit acquis. Et chacun sait que pour un randonneur, comme tout bon Français, un privilège, ça se défend et ça se protège.
A l’arrivée, Jacques a obtenu facilement l’estime générale de ses pairs, l’assemblée le remerciant d’avoir su si bien exprimer toutes les nuances de la balade. Mais il a compris surtout qu’il perdrait immédiatement tout crédit s’il s’arrêtait là. Il communique au plus vite l’adresse où tout le monde attend la conclusion de l’exercice.
Au « Relais du Vexin », le cuisinier est venu s’enquérir de la satisfaction de la tablée : « Pour accompagner le saumon, interroge-t-il, souhaitez-vous des frites ou des légumes ? » La demande pose dilemme. Comment pencher entre envie et raison ?
Le groupe choisit d’y répondre par la disposition la plus sage : « Une large part des deux ! »
Le Parcours
Vendredi 3 mars 2023
Seraincourt(95450), le bois des Carrières, le plateau de Rueil, Reuil, le Manoir, la plaine du Hazay, le bois de la Garenne, le château d’eau, la Pisotte, Jambville, le château, sentier du Marais Duval, la Côte Denise, Seraincourt.
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