Après la canicule, le petit pull
Quand la France suffoque, la Bretagne doute de l’arrivée de l’été. Depuis juillet, les prémices de la canicule accablent une grande partie du pays, mais au phare de Ploumanac’h le thermomètre ne s’aventure jamais au-delà d’un tonique 19°C, et encore aux heures les plus chaudes de la journée. C'est un peu frisquet mais cela reste nettement plus respirable que sur le Centre, l’Est et le Sud qui cuisent à feu doux sous 33°C depuis plusieurs semaines. Bien que l’eau de la Manche soit fraîche et le pull indispensable, aucun des vingt-trois randonneurs venus découvrir la Côte de Granit Rose ne regrette de s’être posé dans cet eldorado tempéré alors qu’une large part du pays transpire.
Pendant longtemps, le fameux climat breton, avec son régime venteux complexe et sa pluviométrie généreuse constituait un handicap majeur. Mais changement climatique oblige, s’opère depuis peu un véritable renversement des valeurs. Les côtes bretonnes, naturellement climatisées, glissent du qualificatif de « région à parapluie obligatoire » à celui de « région refuge ». Attention aussi à ne pas altérer la saveur des vacances. Sur place, une petite traduction s’impose. Il convient de saisir qu’« une averse insistante » n’est qu’« un vulgaire grain qui passe » et qu’ « un ciel de plomb » va très vite s’ouvrir sous « de belles trouées d’argent ». Enfin, emporter un ciré à la plage ou en rando n’a que des avantages : l’accessoire affine la silhouette et dissimule l’embonpoint !
Le premier jour commença comme à l’habitude, tirer les premiers pas à partir du lieu choisi pour le gîte et le couvert, celui où tous les soirs se célèbrent les journées de marche comme des trophées de conquêtes. Situé sur le GR 34 à une encablure de Trégastel, on ne pouvait rêver meilleure base pour caresser l’échine de cette côte légendaire et voir ainsi la vie en rose.
En ces lieux, il y a 400 millions d’années s’érigeaient des montagnes qui n'avaient rien à envier à l'Himalaya. Des manifestations volcaniques provoquèrent la formation de poches éruptives sous le massif, un magma qui va mettre des millions d’années à refroidir. Par érosion, ces poches devenues roches granitiques apparurent ensuite à l’air libre. Aucune ne résulte de l’action de la mer mais bien du travail des eaux de surface. Gouttes et gouttelettes creusèrent des failles qui finirent par éroder le granit, individualiser des conglomérats et créer ces fameuses formes fantasmagoriques par arrondi des angles et combinaison de creux et de bosses. Ces blocs qui semblent sortir des entrailles de la terre sont constitués majoritairement de quartz gris, de mica noir mais surtout de feldspath rose, dont les sables issus de sa décomposition servent de revêtement au sentier des douaniers longeant le rivage. En découvrant ces chefs-d’œuvre de pierre, le visiteur chemine sans vraiment prendre conscience que ce sont des millions d’années qu’il foule et contemple.
Le périmètre concerné par la dénomination Côte de Granit Rose est restreint. Il s’enchâsse sur le littoral dans la zone délimitée par deux fleuves, le Léguer à l'ouest et le Jaudy à l'est, soit entre Lannion et Tréguier. C’est lui qui fixera le cadre des différentes balades. Bien assez pour remuer son squelette pendant une semaine ! Dans ce territoire si finement délimité, on pourra aussi combiner avec la rivalité ancestrale entre Armor (le bord de mer) et Argoat (le pays des bois). Chaque kilomètre carré de rivage ou d’intérieur mérite l’intérêt, même à moins de six mille metres de la rive. Pour qui s’intéresse au patrimoine, les maisons de caractère sentant bon la campagne et les manoirs plus ou moins retapés fleurissent un peu partout. Les chapelles, petits ermitages et calvaires ne sont pas en reste, aussi nombreux que les membres de la famille des canonisés locaux. On comprend que la Bretagne prennne du plaisir à montrer ses Saints.
Différencier les dolmens des allées couvertes, s’enfoncer dans des chênaies mystérieuses, admirer les dégradés subtils des genêts ou l’éclat des bruyères irradiant les dunes de violet et de rose, déjeuner à l’abri des pins sur le sable blanc, humer l’air du large, surveiller l’avancée de la marée et serpenter au milieu de Géants de pierre, tous ces actes furent l’objet d’une actualité vagabonde du quotidien. S’ils s’inscrivent dans un territoire réduit à un mouchoir de poche, l’art de la lenteur permit de distinguer l’originalité de chacun des lieux traversés. Un symbole unitaire les lie. Entre les haies, les fougères, les hortensias ou les murets de pierre, dans chaque localité ou hameau flotte fièrement le Gwen ha Du (drapeau breton). Symbole moins chauvin qu’il en a l’air, ici le blanc et noir ne s’opposent pas, ils s’assemblent. Tous les panoramas et paysages vont composer le raccourci d’une attrayante géographie costarmoricaine. De l’émeraude de l’océan aux chaos qui dominent la lande, tout enchante.
Si on pose un œil un peu plus géologique, se juxtaposent trois pulsions granitiques de couleur différente : rose à Perros-Guirec et Trégastel, beige à Plougrescant et Trébeurden et carrément grise à l’Ile Grande. On passe de l'une à l'autre sans bien trop s'en rendre compte. Défiant les lois de l’équilibre, ces blocs imperturbables, sur qui le temps glisse comme de l’eau, magnétisent le regard.
Qu’on les croise du côté de l’Ile Renote à Trégastel, du phare de Ploumanac’h ou du Gouffre de Plougrescan, leur rencontre devient un moment exceptionnel. Une harmonie est née du désordre.
Le Dé, la Palette du Peintre, la Pince du Crabe, le Bicorne de Napoléon et tant d’autres, ces blocs éparpillés au sol ou au large s’affublent de noms évocateurs. Ils émoustillent la créativité et incitent à rechercher d’autres silhouettes de visages, d’objets ou d’animaux inanimés. Tout le monde s’y complait avec bonheur, c’est si facile de retomber en enfance.
La mer participe aussi à la fête. En été, elle retient son énergie et se fait plus douce qu’à l’habitude. Seuls, les îlots ruiniformes qui hérissent le bord restent farouches. Ils sont là pour garder l’approche du sanctuaire de l’archipel des Sept-Îles qui émerge à une lieue du littoral. Dans un ballet incessant, guillemots ou goélands contemplent le spectacle au-dessus des têtes et scrutent surtout ce qui pourrait devenir leur déjeuner. Au creux d’anses plus éloignées, des plages désertes de sable fin attendent des baigneurs, du moins ceux qui détestent les serviettes étalées à touche-touche.
Sur les sentiers, des buissons épineux ou des rangées d’ajoncs canalisent le flux touristique concentré sur cette période de l'année. On se prend vite à apprécier tous ces lieux sauvages qui suscitent un agréable bien-être. La faute sans doute au vent d’ouest ou aux vertus cachées de l’air iodé. L’effet est quasi immédiat, cheminer dans un tel décor fait galoper l’imagination. À l’écoute de la musique des vagues, l’esprit largue rapidement les amarres.
C’est paradoxalement juste en dessous de la zone, à l’embouchure sud du Léguer, que l’on a le mieux ressenti l’impression de beauté, en tout cas celle qu’on imaginait. La côte sublime du Yaudet égrenait ses anses entre de courtes arêtes rocheuses. Sous un soleil retrouvé, une pinède lui donnait un petit air méditerranéen. Arrosé de frais, le bois attendait patiemment la venue d’une chaleur plus mordante. On avait du mal à évaluer les hauteurs exceptionnelles des arbres drapés de verdure. Vers l’océan, le spectacle était splendide. A la pointe de Séhar, les toits des maisons de pêcheur étincelaient sous la lumière. On observait les mouettes apparaître et disparaître, comme soulevées par les mouvements de la mer. Pas moyen de s’éterniser, on se devait de poursuivre la balade et reprendre la route vers les terres, l’esprit lucide. A tout prix éviter de se saouler de l’air du large.
Et la pluie dans tout çà ? On sait bien qu’avec une régularité de métronome elle suit une ligne directrice : celle de la fréquence. Portée par une dépression coincée entre l’Islande et l’Irlande, elle n’a pas manqué le rendez-vous. Mais la pluie tombe quand elle veut, comme elle veut. Elle se décline sous différentes formes, une bruine légère pour humidifier la peau et l’averse régulière pour baptiser l’ensemble du corps. On hérita d’une seule cérémonie, heureusement sans trop d’immersion.
Programme du séjour
La prestation d’hébergement a été confiée à l’Hôtel du Golf de Saint-Samson 22560 Pleumeur-Bodou
Le 21 juillet : Transfert à Pleumeur-Bodou
Le 22 juillet : A partir de l’hôtel, la côte de Trégastel par île Renote, la Grève Blanche et Brinwiller
Le 23 juillet : A partir de l’hôtel, l’Ermitage de Saint-Samson, retour par Crec’h Labo et Kérénoc
Le 24 juillet : La côte du Yaudet à Locqueméneau par la Pointe de Séhar, retour par les terres
Le 25 juillet : Le tour de la péninsule de Plougrescant à partir du Gouffre et de la Pointe des Châteaux
Le 26 juillet : Le tour de l'île Grande, la côte jusqu’à Trébeurden, retour par les terres
Le 27 juillet : La côte de Ploumanac’h, Déplacement au château de Tonquédec
Le 28 juillet : Retour au domicile
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