Un bel écrin nacré
Lorsque l’énergie fléchit et que l’esprit suit la cadence, c’est le signe annonciateur d’un besoin de se mettre en mouvement. Aller marcher, faire défiler sous ses pas l’asphalte de la route, ou bien mieux, la terre d’un chemin, s’avère une réponse au relâchement. Depuis le séjour estival dans les hauteurs somptueuses du Queyras, la paresse avait pris le dessus sans que l’on cherche vraiment à la combattre. Pour se secouer de la léthargie, la sollicitation à rependre dès les premiers jours de septembre le rythme de la rando tombe à point. Une activité qui ne coûte rien et une bonne façon de retrouver la compagnie des autres et le commerce de ses semblables. Pour le contact, l’humain n’a rien trouvé de mieux que de se voir en vrai !
Au rendez-vous de Méru, les 13 participants pensaient revoir beaucoup de monde. Mais comme jadis au boulot, ce matin « les bureaux sont à moitié vides et peu de collègues se croisent dans les couloirs ». Comble de l’ingratitude, ceux qui font la une des conversations sont justement ceux qui ont pris l’option de faire durer les vacances éternelles. « Bon, il faut que l’on file ! » assène Michel qui va diriger la marche. C’est un actif, le repliement dans l’inaction ou le ressentiment n’est pas son style. On sent de suite que le fil de sa pensée se confond avec la ligne de mire du parcours qu’il va conduire.
Vue sur la carte, Méru n'est qu'une mince bande urbaine entourée de prairies. Une banale bourgade de l’Oise, calée entre champs de blé et de betteraves, le long de l'autoroute A 16, à 60 kilomètres de Paris. "Pré-banlieue", "bourgade campagnarde ", on a du mal à définir le lieu. Depuis quelques années, avec l'étalement urbain, des cités périphériques ont écorné l’image d’un ancien bourg rural. Pourtant, dans un urbanisme figé dans les siècles derniers le centre-ville semble bien paisible. Une plaque rouillée Stella Artois sur la façade d’un ancien café, la brique plus sombre de vieilles maisons ouvrières annoncent que le Nord pousse déjà son influence. Rues désertes et fenêtres closes ne trahissent aucune présence apparente.
Le parcours commence par une petite côte. La paix du matin renvoie quelques sons, un aboiement lointain, le ronronnement d’un moteur qui parviennent adoucis. Au fait, on n’est pas venu ici pour explorer la ville mais pour associer une balade tonique dans les collines avoisinantes à la découverte d’un petit trésor municipal : le surprenant musée de la nacre et de la tabletterie. Manière de revendiquer ainsi que l’on peut être autant sensible aux derniers feux de l’été qu’aux traces muséifiées d’un passé méconnu. Marche et culture, voilà un bon équilibre pour une parfaite sortie de rando !
Ce matin, « un brillant soleil s’est levé dans de larges cieux », une aubaine dans cette semaine chahutée par des vagues pluvieuses. Dès l’atteinte du plateau dominant la ville, l’air sent l'odeur de l’après moisson, un mélange de chaume desséché qui se mêle aux relents de la terre dénudée. Derrière une ligne de peupliers, une large échappée donne de la perspective en direction d’Andeville dont se devine le contour au proche lointain. En sortant de ce village, la voie devient chemin, borde des terrains de sport puis rejoint le plateau de La Lande. L’objectif est de suivre la direction d’Esches où sera pris le déjeuner. Une enfilade de champs de tournesols puis de maïs barbus couvre le relief. Souvent de petits bois ébouriffés annoncent l’alternance des cultures. Ce territoire aux confins de l’Oise qui n’en finit pas de s’étirer se nomme en terme géographique « le Pays de Thelle ». Dans ce vaste panorama où l’esprit travaille, la succession de ces collines aplanies peut faire penser aux ondulations d’une mer alanguie mais qui serait entièrement végétale. Les grands espaces stimulenr les rêves.
En bas du hameau de Liécourt, deux gros bâtiments en tôles s’étalent dans un fond de vallon. Tout autour, une armée vagabonde de poules d’élevage s’égaye sur l’espace mité qui fut jadis une verte prairie. Inconscientes de leur destinée future, elles prennent la vie du bon côté. A l’abri du grillage qui les protège du renard ou d’autres prédateurs, et croyant à l’éternité des lendemains heureux, les volatiles passent leur temps à picorer et à se chamailler en caquetant. Le ciel accentue sa complaisance et se déploie en pureté. Une montée se présente, la plus abrupte depuis le début de la balade, quelques minutes d’ascension d’un raidillon qui casse un peu les pattes. Pour atteindre le sommet, il a fallu interrompre les conversations, se concentrer sur l’effort. En haut de la côte, encore essoufflés, se ressent l’envie de prolonger tous ensemble un instant le silence. Comme le savent si bien les moines, c’est la plus haute forme des communions.
Robinson s’est retiré sur une île, Tintin sur la lune et le Général de Gaulle à Colombey. Le groupe, lui, a décidé de s’isoler dans la forêt, en plein cœur du bois d’Esches, lambeau d’une antique sylve gauloise. Le chemin alterne les zones d’ombre et de contre-jour flouté. La traversée n’en finit pas mais personne ne se plaint. En cette saison, la futaie reste le plus agréable des refuges. La forêt est une bonne fée, elle communique sa force et sa longévité à ceux qui l’honorent. Une question demeure : où et quand se fait l’échange ?
Après le déjeuner, le soleil est porté à son zénith, la chaleur augmente, avoisine les vingt-cinq degrés. La pause boisson autant imprévue que généreuse à la buvette du musée sera appréciée.
Le musée de la Nacre et de la Tabletterie de Méru, une idée surprenante pour conclure une belle journée d’été ! Un endroit improbable, éloigné des codes du tourisme obligatoire. Si l’on savait un peu de la nacre, on ignorait jusqu’à l’existence du mot tabletterie, l’art d’utiliser des matières animales ou végétales pour les transformer en objet utilitaire, en majorité ici la nacre des coquillages, les os d’animaux, les cornes et les bois précieux. Chassés de la Cour par Louis XIV, les Jansénistes viendront cacher leur argent à Méru tout en créant une confrérie avec les merciers de Paris. C’est ainsi que commence l’histoire de cette activité originale dans le canton de Méru. Les artisans locaux deviendront des petits patrons et la tabletterie l’identité de la ville. On passera de quelques centaines d’artisans à la fin du XVIIe à des milliers d’ouvriers au début du XXe. Le musée se veut à la fois témoignage et éloge de ce savoir-faire et de son commerce aujourd’hui totalement disparus.
On a acheté le ticket sans savoir vraiment ce qu’on allait découvrir. C’est une belle surprise. L’aménagement du bâtiment, une ancienne usine, est remarquable, le plus beau des écrins pour les collections qu’il abrite. Saisis aux différentes phases du parcours muséal, les objets présentés, principalement des boutons, dominos et éventails, passent avec brio l’épreuve de la visite.
Si l’on vous dit un jour que Méru est une ville fade et sans cachet, n’écoutez rien, venez à pied une fin d’après-midi jusqu’au numéro 51 de la rue Roger Salengro. Il y a là tout ce qu’il faut pour explorer le temps à l’heure du thé
Le Parcours
Vendredi 6 septembre 2024.
Méru(60110), rue Théophile Gérard, chemin de la Remise Leduc, Andeville, chemin du Bois Latude, La Lande, Liécourt, montée du Bois de la Gallée, le bois d’Esches, Esches, chemin des Harbonnières, Boulaines, bois de Boulaines, Méru, visite du musée
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