Il est, paraît-il, des terres brûlées...

Publié le par club rando

Tout près du terre-plein  qui abrite le lavoir, les 21 marcheurs sont arrivés bien polis et bien vêtus. Ce matin, en dépit des annonces d’une météo résolument optimiste, une fraîcheur sensible a fait redouter tout excès de précocité. « En mars, sortez couverts ! », le rappel de ce conseil prévenant résonne toujours dans un coin de leur tête.

Il est, paraît-il, des terres brûlées...

Austère et trapu, le lavoir de Wy-Dit-Joli-Village s’adosse à un mur de soutènement que garde une ligne d’arbrisseaux serrés comme une armée silencieuse. En haut de la butte où coule la source, la statue de Saint-Romain trône sur un piédestal. Mitre sur la tête et mains largement ouvertes, le saint patron de Rouen semble inciter les fidèles à s’engager dans une vie illuminée par l’Evangile. Il y a plus d’un millénaire, une foule en habit grossier de laboureur ou drapée de belles étoffes venait ici faire ses ablutions. Selon une légende, c'est Romain lui-même qui aurait fait jaillir l'eau, tout à côté du village où il naquit en 585. Elle guérissait les blessures, cicatrisait les plaies et rendait la vue aux aveugles. La providence et la renommée du saint entretinrent longtemps une dévotion populaire. De nos jours, le réel a supplanté le merveilleux. La source ne délivre plus qu’un liquide aseptisé par un syndicat intercommunal et seules les libellules viennent l’été en pèlerinage.

Il est, paraît-il, des terres brûlées...

Mais ce qui suscite le plus le questionnement, c’est le nom étrange assigné au village. Wy, mot en deux lettres rares qui ferait la joie d’un joueur de scrabble, provient du latin « vicus », signifiant domaine. Ce vocable se serait ensuite germanisé sous l’influence des grandes  invasions suivant la chute de Rome. Plus intrigant est le qualificatif « joli village » qui lui est accolé. On prétend que Henri IV accompagné de sa favorite, Gabrielle d’Estrée, aurait traversé ce hameau apparemment bien soigné au hasard d’une chasse. Le roi se serait enquis de son nom. « Ah, quel joli village !», déclara alors le Vert Galant, attribuant ainsi l’appendice élogieux qui va glorifier à jamais la commune. L’histoire est belle mais rien ne dit qu’elle soit vraie. Des contempteurs poussent une autre interprétation, celle d’une ironie suggérant le contraire de ce que les mots font entendre. Cette image inversée s’appuierait sur l’état peu ragoûtant du village, crotté et souillé en permanence par les déjections de bovins rentrant du labour. Aucune des deux versions n’est vérifiable. Accréditer seulement la première relèverait d’un parti pris. Elle reviendrait, si on ose le dire dans un tel contexte, « à mettre la charrue avant les bœufs ».

Il est, paraît-il, des terres brûlées...

Avoir promené sa main sur la carte pour montrer la route à suivre s’appelle une intention. Il convient ensuite de la mettre en œuvre sur le terrain. La marche qui démarre aura une double mission : élargir les champs de vision sur la plaine et vérifier l’intimité de la forêt. Deux aires géographiques qui s’opposent : la première domine, la seconde résiste. Celle-ci est vite atteinte puisque, dès la sortie de Wy, une légère montée débouche en lisière du bois de Morval. Rescapé de la cognée des défricheurs du Moyen Age, un panneau didactique l’affiche maintenant comme défenseur de la biodiversité.

Il est, paraît-il, des terres brûlées...

Entaillé en son milieu par un talweg profond, le bois se concentre sur ses secrets. Un proverbe dit que « tout tremble quand un arbre tombe, ne s’entend que le silence lorsque pousse la forêt ». Vu l’absence totale de bruit, le bois de Morval s’affirme en pleine croissance. On le quitte en laissant un simple remerciement comme trace de passage.

Il est, paraît-il, des terres brûlées...

Passé la commune de Banthelu, l’itinéraire se facilite la vie en empruntant sur quelques kilomètres un chemin rural goudronné. Dans cette journée qui accueille le printemps, l’absence de relief tranché repose l’œil et apaise l’esprit. Pas trop d’espoir pour la maraude, on se contentera uniquement du chemin à suivre. Dans cette mer végétale si sage, l’implantation de village sur une hauteur est plutôt rare. Seul, celui de Cléry-en-Vexin fait exception. Posé sur une petite butte dominant l’horizon, sa vision vers le lointain lui confère une sorte d’autorité morale. Les rues aux maisons en pierre calcaire s’enlacent autour d’une imposante église médiévale. Elevée vers le ciel, ses bâtisseurs la voyaient comme un flambeau qui éclairrait la destinée des âmes.

Il est, paraît-il, des terres brûlées...

« Il est, paraît-il, des terres brûlées donnant plus de blé qu’un meilleur avril », l’inoubliable phrase mélodique du « Ne me quitte pas » de Jacques Brel colle parfaitement à l’impression perçue. Couvrant à perte de vue le paysage, les champs de colza et surtout de blé donnent le vertige. Pour les agriculteurs, le vrai Vexin est ici, dans cette partie fertile qui borde la route de Paris à Rouen sur une dizaine de kilomètres de largeur. A force de marcher à travers les champs, la réverbération de la lumière fatigue les yeux. Seules les ombres que les nuages font courir sur le sol en atténueraient un peu l’âpreté. Mais aujourd’hui, dans cette plaine brunie et sans le moindre rempart, pas un seul cumulus n’a voulu se porter volontaire.

Il est, paraît-il, des terres brûlées...

Un jour sur ces terres, un agriculteur a décidé qu’il voulait être une entreprise et non plus une fonction. Il s’est mis à produire des pâtes artisanales d'exception, élaborées à partir de blé dur cultivé sur son exploitation. La céréale est moulue à la meule en pierre naturelle de granit, procédé ancestral qui préserve le germe des grains. Favorisant la vente en circuit court, le produit final se retrouve au comptoir commercial du petit musée de Wy consacré aux métiers du monde rural. Il affirme clairement son origine sous l’appellation « Pâtes du Vexin ». Trois mots qui suffisent à la promesse d’une émotion gustative à découvrir.

Il est, paraît-il, des terres brûlées...

Finies les petites balades hivernales qui se terminent au restaurant. En rando, le casse-croute est une institution qui vous porte autant qu’on le porte. Avoir son pique-nique dans son sac, c’est entrer dans une balade qui compte, c’est aussi s’inscrire dans une marche qui ajoute à la journée un parfum de transhumance

Il est, paraît-il, des terres brûlées...
Il est, paraît-il, des terres brûlées...

Vers midi, assis dans l’herbe au bas du clocher de l’église de Cléry, est arrivé le temps béni du retour à une saine pratique : déballer son déjeuner. Les salades composées y cohabitent avec les quiches, les rondelles de saucisson avec les marbrés au chocolat. Dans cette pause méridienne, s’accordent toutes les opinions et toutes les différences. Les mets ont besoin de rituels préliminaires avant de révéler leur puissance en bouche. Prêts à les savourer, une mesure s’impose : « Sors tes couverts ! »

Il est, paraît-il, des terres brûlées...

Chacun s’affaire librement à sa tâche, sans contrainte ni angoisse. Le gouvernement, qui pourtant n’y va pas avec le dos de la cuillère pour dénicher de nouvelles ressources, n’a pas encore imaginé une taxe pique-nique. Elle passerait très mal. Et la contestation ne viendrait pas que des seconds couteaux ! 

Il est, paraît-il, des terres brûlées...

Le parcours 

Vendredi 20 mars 2026

Wy-Dit-Joli-Village(95420), la source Saint-Romain, le chemin du Parc, la lisière ouest du bois de Morval, route de Banthelu, le chemin de Cléry, Cléry-en-Vexin, le chemin des glaises, la lisière est du bois de Morval, Guiry-en-Vexin, Wy-Dit-Joli-Village.

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