Un Vert, ça va
Il va être 9h30 et sur le parking un peu à l’écart du centre de Vert l’animateur compte ses ouailles comme un berger ses brebis. C’est drôle un village qui affiche un nom de couleur. On sait que le monde de la couleur porte une grande réserve d’imaginaire. Qui ne s’est pas senti rouge de honte, bleu de colère, blanc comme un linge ou vert de rage avant de rire jaune après s’être mis dans tous ses états ?
Les couleurs ont une histoire mouvementée qui traduit l’évolution de leurs représentations. Si on prend le cas du vert, au Moyen Âge, cette couleur illustrait le diable et le danger. De nos jours, elle incarne au contraire la permission, la bonne santé et l’espoir. On peint en vert les croix des pharmacies, on donne « le feu vert » aux projets validés et l’écologie politique lui confie la mission de sauver la planète. Pour les randonneurs, c’est encore autre chose. Quand ils « se mettent au vert », c’est pour rejoindre le plus naturel des refuges. On se blottit toujours dans les bras de ceux qu’on chérit.
En réalité, le nom de la commune porte simplement la trace du paysage boisé qui l’a précédée. Il dérive du gaulois verno, l'aulne, passé ensuite par les termes dialectaux de verne puis de ver. A priori, le lieu n’est pas mal choisi pour y faire une balade, à défaut d’une procession puisque c’est aujourd’hui le vendredi de la semaine pascale. Mais pour l’instant, on vit bien au ras du sol, certains attendront avant de tourner leur esprit vers les cieux.
Dès la sortie de Vert, la mousse des murets ajoute une teinte plus sombre à la palette chlorophyllienne dans laquelle s’engouffre le chemin. Les bois et les prés prennent en tenaille la piste suivie. Mais en l’absence de soleil, cette campagne verdoyante semble plutôt amorphe, sans réelle envie de faire la fête à des marcheurs décidés.
La Vaucouleurs, à l’inverse, chante tout son bonheur. Au pont de Villette, un courant léger et vivace lui donne le tempo. Sur sa rive, de grands arbres posés comme des vieux messieurs regardent avec étonnement ces 14 randonneurs venus perturber leur veille silencieuse. La conquête du plateau partira du village.
Sur un sentier encore boueux, la montée ne se montre pas vraiment méchante et, du moins, évite qu’on souffle comme les chevaux croisés au bas de la pente. On découvre le plateau sommital derrière une dernière tranche de forêts. Le paysage n’ayant heureusement pas de propriétaire, le regard se promène librement sur l’étendue. Au bout du panorama, les hautes cheminées de la centrale de Porcheville ajoutent un trait de blancheur dans la grisaille du ciel. Il pourrait avoir été peint par un maître flamand.
Dans la grande rue de Flacourt règne un silence de plomb. La traversée précédente d’une interminable zone de cultures a suscité un peu de torpeur dans l’esprit et l’envie de s’accorder une pause récupératrice. On distingue de suite un bâtiment singulier, coiffé d’une toiture à quatre pentes. Il abrite la mairie et la bibliothèque municipale. Ce village d’environ 165 âmes a réussi l’exploit de faire du neuf avec du vieux. En 2008, la commune acquiert au cœur du village une ferme avec un hangar. Une idée émerge : installer la nouvelle mairie dans le hangar abandonné. Un habillage avec une ossature en bois fut retenu pour sa simplicité et sa rapidité de mise en œuvre. Ce projet sera complété par un parvis ouvrant sur l’église et un verger en bout de parcelle. Le résultat, innovant et moderniste, permit de valoriser le patrimoine local et d’offrir aux habitants des services et un espace public de qualité.
« Les gens d’ici sont plutôt méfiants, mais quand ils reçoivent, ils ne font pas semblant », prévient Madame la Maire, rencontrée par le plus heureux des hasards. Joignant le geste à la parole, elle accorde généreusement l’hospitalité du préau de sa mairie. Malgré un vent frisquet qui se lève, on se sent accepté et saisi d’un bien-être dont on n’arrive pas à expliquer la raison.
Cette bourgade d’une apparente banalité révèle encore une autre histoire. Elle tire son nom d’Étienne de Flacourt, personnage qui exerça de 1648 à 1655 le rôle d’administrateur de Fort Dauphin, premier comptoir français de Madagascar. Il rédigea « l’Histoire de la Grande Ile », livrant ainsi le premier relevé naturaliste de la faune et de la flore malgaches. On a du mal à imaginer la somme de courage nécessaire à ces aventuriers qui naviguaient à la recherche de nouveaux mondes. Animés d’une fringale d’horizons vierges, ils partaient à la conquête de la gloire. De ces oasis fantasmées, ils n’obtinrent le plus souvent qu’une place au cimetière. Etienne de Flacourt retrouva la France au bout de huit ans. Il rédigea son manifeste puis reprit la mer pour gagner sa « Grande Ile ». Au cours de cette traversée, il disparut au large du Portugal suite à une attaque barbaresque. Le souvenir de cette histoire, comme de tant d’autres, s’est largement dissout dans le labyrinthe du temps. L’opportunité d’une balade permet souvent de déplier le rideau de l’oubli. C’est un peu cela aussi la mission du promeneur : ouvrir les portes des placards, ressortir les fantômes.
En limite du village, un magnifique colombier s’arrondit dans la cour d’une grosse ferme ancestrale. Sa taille imposante témoigne du statut social des exploitants antérieurs. Sous la pente du toit, on observe un couple de pigeons qui volette puis s’envole vers le ciel avec la même fluidité que celle des temps anciens. Tout semble d’hier et d’aujourd’hui.
Au milieu du XVIe siècle, les paysans qui revenaient de la foire de Houdan rencontraient de sérieuses difficultés pour rentrer à Mantes-la-Jolie. Afin de les aider à franchir le ru de Morand, on construisit un ouvrage au nom précieux : « le pont de Bât Cheval ». Presque cinq cents ans après sa naissance, l’édifice vient d’être rénové. Quelques marcheurs et des forestiers sur leurs engins n’y assurent qu’une circulation épisodique mais cette pièce du patrimoine local se devait d'être sauvée. Le pont est resté modeste et discret. Assis sur le parapet, on ne réalise pas vraiment la chance de pouvoir encore le traverser.
Le chemin qui prend la relève a tracé une ligne rectiligne qui descend en pente douce vers l’est. S’enchaîne jusqu’à l’horizon un puzzle de labours, de blés en herbe et de jachères. Ces derniers kilomètres s’effectuent dans un espace aussi ample que vide, sans d’autre accompagnement que le souffle du vent.
Des années de flâneries en groupe, c’est autant un privilège qu’un exutoire. Partager la boue, le silence ou l’ombre du chemin, prendre des photos, griffonner des mots dans sa tête ; tout cela pour ignorer que le temps inexorablement grignote ! Souvent, on aimerait bien finir la course avec le réconfort d’une boisson prise au hasard d’un bistrot de village. Peine perdue, l’absence ou la rareté de ce type de commerce à transformé les communes en bourgades assoupies. Aujourd’hui, la balade était courte, dégageant du temps disponible pour un hypothétique arrêt au café. Un Vert aurait suffi !
Le parcours
Vendredi 3 avril 2026
Vert (78930), la sente du Perd Temps, le chemin de la Couture, Villette, la Justice de Rosay, le bois de la Garenne, le chemin du Clos Gouget, Flacourt, le chemin du Morand, le pont Bât Cheval, le chemin de bordure du Bois Pihan, le chemin du plateau de Soindres, le haut de Vert, Vert.
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