Le poète et l'académicien

Publié le par club rando

Départ de bonne heure ce matin pour rejoindre Saint-Witz aux portes de la Picardie. Juste après avoir effacé les pistes de Roissy, apparaissent enfin les premières manifestations de la campagne. La plaine de France reste encore un territoire égratigné par un tissu arachnéen de voies ferrées, d’autoroutes et autres bretelles d’accès. L’atteinte au paysage la plus forte vient des nombreux mouvements de terre qui barrent l’horizon : remblais ou apports de toute sorte qui transforment ce qui aurait pu être une végétation joyeuse en une masse épuisée et racornie.

Le poète et l'académicien

Juste après une zone indécise où poussent des lots d’entrepôts, s’entrevoit la colline de verdure au pied de laquelle s’est posée la localité. Arrivés à bon port, on sait qu’il suffira de franchir l’éminence pour se sentir libérés. Chaque petit coin a sa propre histoire, ici elle touche le monde littéraire. C’est en ce lieu que le destin réunit Charles Péguy, poète torturé, à François Mauriac, académicien bien en cours. Un duo d’hommes de lettres dont le seul point commun était de ne pas se ressembler. A Saint-Witz et à Vémars, la bourgade accolée, ils vécurent leurs derniers jours. Soyons honnêtes leur aura respective s’est aujourd’hui émoussée car chaque époque a la vanité de croire que seul l’air du temps est respirable. Mais on n’est pas venus ici que pour des amitiés littéraires. Sans leur faire le coup du mépris, on s’efforcera de voir aussi à quoi ressemblait l'ultime rideau que ces deux écrivains tirèrent sur la vie.

Le poète et l'académicien

Miracle permanent de la marche, toutes les petites douleurs des jours précédents se sont ce matin éclipsées. A croire que se diffuse dans l’atmosphère ambiante une mystérieuse essence revigorante. Pas besoin de tourner dans les rues comme des Indiens en repérage, les onze promeneurs trouvent facilement le passage qui rejoint la hauteur. La commune n'est qu'une grosse corolle de pavillons récents qui s'étalent dans la pente. Enfouis sous les tilleuls, les saules pleureurs ou les bambous, les maisons s’affirment comme la dernière frontière qui sépare périurbain et campagne. Dans le bois de Plailly qui signe la fin de l’emprise résidentielle, un chemin propose ses services ombragés pour atteindre le sommet de la côte. Facile d’accès et plutôt content de lui, il instille la confiance.

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Appelée butte de Montmélian, cette légère bosse fait partie d’un ensemble de petites hauteurs qui dominent la plaine de France. Primitivement habitée au haut Moyen Age, ne subsistent de l’époque féodale que des ruines en très mauvais état, connues sous l’appellation de « Tour carrée de Montmélian ». Juste à côté, une église maintenant disparue renfermait les reliques de saint Witz, martyr romain du IVe siècle, reconnu aussi sous le vocable de saint Vit, puis, avec des habits plus neufs, de saint Guy.

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Les temples s’élevant généralement sur les fondations des anciens, une nouvelle chapelle fut érigée en 1801 pour servir de point de convergence à un pèlerinage qui dura jusqu’au milieu du XXe siècle. On lui donne le nom de chapelle de Péguy à cause de la veillée de prière que le poète y passa la nuit du 3 septembre 1914, juste avant de rejoindre le front. Agé de 41 ans, Péguy décéda le surlendemain d’une balle en pleine tête à vingt kilomètres d’ici. Il fut l’un des premiers morts de la bataille de la Marne où sous un déluge de feu et d’acier s’opposèrent deux millions d’hommes. On l’enterra sur place avec 16 camarades. Trois mois après, pour répondre à la douleur des familles, les poilus ne furent plus inhumés dans des fosses communes mais dans des cimetières dotés de tombes individuelles. Paradoxe d’évoquer ainsi cette histoire tragique dans un lieu si paisible qu‘il semble n’exister que pour regarder le temps passer. On a un peu oublié tous ces anciens faits d’armes et aussi la vie passionnée de Péguy. La forêt qui ceinture la place enveloppe maintenant la chapelle comme une mère protectrice. Les canons se sont tus, le souvenir bégaye.

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Les arbres ont abandonné leur prudence de chat. Le soleil généreux du mois précédent les a convaincus qu’il était temps de répandre l’ombrelle de leurs frondaisons. Le spectacle de la forêt est maintenant bien en place. Sur une pente un peu abrupte, elle procure un joyeux vertige. Situé sur l’autre versant de la butte de Saint-Witz, ce secteur boisé se revendique enclave de Mortefontaine, commune certes voisine mais non limitrophe. Le territoire national est émaillé d’une centaine d’embrouilles aussi étranges, les unes depuis plusieurs siècles comme ici, d’autres récentes et rien n’a été fait pour les éliminer. Dans les ramures ne s’entendent que de doux gazouillis. Les mésanges, mâles et femelles, redoublent de courtoisie. C’est la bonne époque pour entamer le flirt printanier.

Le poète et l'académicien
Le poète et l'académicien

La plaine de Beaupré répond à la forêt. Elle s’ouvre sur les champs et sur une peupleraie lointaine plantée au cordeau. Devant soi, la même constance : une vue large et dégagée. Il n’y aura pas de débat pour savoir si, après le calvaire, il aurait fallu plutôt virer vers la gauche ou bien partir devant soi rejoindre cet arbre remarquable qui malgré sa superbe prestance joue la simplicité. La vision du clocher de l’église de Vémars indique clairement la voie à suivre. Dans le ciel, la turbulence incessante du ballet des avions qui décollent ou atterrissent à Roissy ne cesse de perturber la ligne d’horizon. Elle laisse sur place un liséré blanchâtre qui tranche sur le fauve des champs de maïs à peine levés et l’or des colzas. Le village s’annonce. On va alléger le sac-à-dos, le déjeuner se prendra sous les platanes.

Le poète et l'académicien

Contrairement à la pensée d’André Gide, François Mauriac voulait faire de la littérature avec de bons sentiments. Sa vie et son œuvre sont intimement liées à Bordeaux et sa région. Mais peu de gens savent qu’il entretenait un lien fidèle avec Vémars, où son épouse, Jeanne Lafon, avait hérité d’une maison bourgeoise entourée d’un parc. C'est dans ce coin du Val-d’Oise qu'il se refugia durant la guerre et séjournât ensuite de manière plus fréquente qu’à Malagar. Il le choisit même pour son ultime demeure.

Mauriac à Vémars

Mauriac à Vémars

Est-ce si étonnant cet attachement au pays de sa femme ? Ce serait ignorer que dans un monde aux contours incertains l’épouse reste toujours le plus solide repère, le rempart protecteur, la fée que l'on n'ose nommer.

Mariage de François Mauriac et Jeanne Lafon

Mariage de François Mauriac et Jeanne Lafon

En 1984, la municipalité de Vémars acquit le manoir pour y installer la mairie. Dans l’herbe du parc ouvert au public, Christian a sorti de sa besace un très beau cadeau : un récit d’une finesse subtile sur la vie, l’œuvre et les tourments des âmes des deux héros du jour. De la personnalité si complexe et mal connue de Péguy, on retiendra qu’il fut à la fois à l’origine de l’expression des « Hussards noirs de la République » et aussi à l’initiative du Pèlerinage de Chartres. Fils d’une humble rempailleuse, de la brassée de ses écrits on a saisi au vol ce délicat hommage : « J’ai vu toute mon enfance rempailler des chaises exactement du même esprit et du même cœur, et de la même main, que ce même peuple avait taillé ses cathédrales ».

Charles Péguy

Charles Péguy

Dans le silence retombé de l’oubli, qu’une aussi jolie phrase est agréable à relire !

Le poète et l'académicien

Le parcours

Vendredi 8 mai 2026

Saint-Witz(95570), le lycée, l’ancien moulin, le chemin du bois de Plailly, le chemin de la Tour carrée de Montmélian, le Chapelle de Montmélian-dite de Péguy, l’enclave boisée de Mortefontaine, la route de Plailly, le P.R, Vémars, sa mairie et son cimetière, la route de Saint-Witz, la promenade de la Haie Jabline, le lycée.

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