201201 une marche au diapason
Inspirés par l'idée de retrouver nos amis marcheurs ce vendredi 27 janvier, cette heureuse perspective est cependant troublée par le fait de se rendre au rendez-vous fixé par métro, rer ou autres trains de banlieue. Se trouver à l'heure de pointe dans le monde des transports, le plus souvent souterrains, c'est prendre un bain de mélancolie généralisée et s'exposer à la coexistence imposée de personnes qui n'ont que l'envie de s'en échapper. Le billetiste P. Bilger résume bien ce sentiment complexe : "Dans une rame, monter c'est troubler parce qu'on s'ajoute, descendre c'est déranger puisqu'on se retire"
Mais ce qui est encore le plus étrange, c'est de participer nous-mêmes inconsciemment à cette indifférente morosité, comme si la plongée dans cet univers collectif nous mettait immédiatement en état de tristesse ou de renfermement.
L'arrivée à la gare de Rueil-Malmaison (92) délivre tout de suite de cette angoisse. Particulièrement aujourd'hui où la lumière du jour est déjà belle et porteuse d'espérance. Miracle insolent de notre calendrier, puisque c'est encore une parenthèse qui rompt la monotonie d'une grisaille continue. Pour cette sortie alto séquanaise (des hauts de Seine), chaque participant est conscient qu'il lui faudra, ce matin, forcer un peu plus sa cadence pour que le groupe atteigne l'accord parfait. Même les plus zélées de ses locutrices ont décidé de mettre un bémol à leurs exigences verbales, ou du moins de les placer en contrepoint du rythme de la marche.
Les berges de la Seine, légèrement brumeuses dans le halo matinal, accueillent quelques vieilles péniches ou petites embarcations alanguies par l'hiver.
Le chemin de halage est bordé de saules pleureurs et supporte quelque joggeurs qui peinent pour dépasser la consistance du groupe. Une passerelle piétonne relie la plaine des Closeaux au vallon des Gallicourts à l'extrémité du bois de Saint Cucufa. Un coup d'oeil sur la carte permet d'éviter l'erreur fatale qui nous aurait embarqués trop à l'ouest
Certaines portions sont réservées aux amateurs sportifs qui y trouvent moyen pour s'étirer, sauter ou tester leur équilibre. Saint Cucufa, martyre chrétien, eut la tète coupée en 303 sous Dioclétien. Certains passionnés du bois regrettent que la tronçonneuse ait maintenant remplacé le glaive et que l'ONF transforme un peu trop vite cette aire d'accueil en zone de production. Une belle piste cavalière, récemment ensablée, débouche sur le centre équestre de Buzenval et fait transition entre forêt et zone d'habitations.
Mais la balade ne devient pas pour autant vraiment urbaine puisqu'un réseau de liaisons vertes permet de traverser la ville par des sentes ou venelles assez bien protégées de la circulation automobile. Un crochet, à la hauteur de l'hippodrome de Saint Cloud, nous conduit devant une des entrées de la cité-jardin de Suresnes, ville pionnière dans l'innovation de l'habitat collectif.
Dans les années 1930, son maire Henri Sellier, a construit cet ensemble résidentiel pour ouvriers dans le but de régénérer le tissu urbain. Le temps a passé sans trop dénaturer l'esthétisme et les poches de verdure de la cité. Jean Claude s'improvise guide local et évoque ses souvenirs. Il insiste sur la modernité actuelle du théâtre Jean Vilar qui conserve toujours une longueur d'avance dans la création de ballets et danses contemporains. La ville s'est ensuite diversifiée, les vestiges du monde ouvrier ont disparu, et elle s'est embourgeoisée. Elle a plutôt mis en valeur le calme et la tranquillité de ses côteaux lotis de charmantes villas qui ne cessent de prendre de la valeur. La rue des Bons Raisins conduit devant un clos qui encercle les vignes de Suresnes où les ceps de chardonnay s'alignent en pente sur près d'un hectare.
Station Mont Valérien ou Station Longchamps ? Cette interrogation pose aux randonneurs le choix de déterminer quelle sera la gare la plus adaptée à leur retour. Chacun devra alors composter son billet, monter dans le wagon avec le secret espoir d'attraper un bout de banquette, puis s'isoler intérieurement pour garder vivace la mémoire des instants de la journée.