Cornes d'Abondance
Le Val d'Abondance. Un nom qui sonne l’assurance d’y trouver ce qui dépasse largement la plus excessive des attentes. Un joli toponyme qui ne peut tenir que de belles promesses. Bienvenue au cœur du Chablais en Haute-Savoie, dans cette vallée baignée par les eaux de la Dranse où la réunion de trois communes, Abondance, La Chapelle-d'Abondance et Châtel, raconte le destin d'une poignée de bourgades alpines devenues stations de sports d'hiver et bases de vacances estivales.
Depuis que le début de l’été a pointé son nez, la fièvre randonneuse s’est emparée des plus impatients. Le Val d’Abondance s’est proposé de réquisitionner les neufs apprentis montagnards que la Covid avait précédemment réduits au chômage. Les sommets sont souvent un bon antidote contre la morosité. La semaine sera l’occasion rêvée pour hâler le visage et assortir la couleur de sa casquette à celle de sa tenue.
Dès mi-juin, cette vallée alpestre a rallumé la flamme de ses activités estivales (descentes VTT, courses alpestres, balades tranquilles) pour figurer en bonne place des classements touristiques. Les chaussures montantes des nouveaux arrivés n’ont qu’une envie : fouler l’herbe de tous ces magnifiques parapets avoisinant la Suisse. Avec de la méthode, car marcher en montagne c’est d’abord trouver sa cadence pour discipliner l’effort et surmonter la fatigue. Les jambes donneront le tempo et battront la mesure. Elles décideront des courses à venir.
Au retour de la balade du deuxième jour, un léger clapotis vient troubler la surface immobile du lac de Morgins. Il annonce ce qu’on redoutait. L’air s’alourdit brusquement d’une brume humide qui se condense très vite. La pluie, drue et constante, va se mettre à fouetter sommets et vallées pendant les heures suivantes. Durant le séjour, on l’aurait espérée un peu moins présente mais il a fallu compenser. Le fait de consulter comme un oracle les évolutions de bulletins trouvés sur le portable ne change rien aux caprices du temps. Après tout, la pluie, véritable don du ciel pour la nature, peut l’être aussi pour qui sait en profiter. Le bruit des gouttes qui frappent le sol et s’entrechoquent sur les plantes, la vigueur de l’eau qui dévale en cascade des ruisseaux devenus impétueux sont de bonnes raisons pour continuer à mettre le nez dehors. Que le ciel soit lumineux ou qu’il s’encombre de nuages, tout marcheur, même un peu trempé, s’efforce de considérer chaque instant passé à l’extérieur comme un privilège.
Un matin, juste avant d’atteindre le chalet des Covagnes, l’environnement forestier apporte une note de fraîcheur à la large piste qui a le mérite de masquer la déclivité de la pente. Le nom prend tout son sens car le mot «covagne» désigne en patois savoyard le sapin local. Moins prolifique que l’épicéa, il aime l’humidité et se satisfait de peu de lumière. A main gauche, les barres lointaines des Dents Blanches vaudoises rappellent que la chaîne des Alpes amorce ici sa courbure orientale. Un peu plus haut sur la droite démarre l’aire naturelle du Mont-des-Granges, paradis des bouquetins et des marmottes. Au-delà du chalet, le paysage se fait plus sauvage et ouvre de larges échappées vers l’est et le sud. On embrase du regard tout ce qu’il reste à faire, la crête du Lindaret, l’arête au plus près de l’abîme de la Tête-du-Linga et les prairies de l’Aup Couti colonisées par les rhododendrons rustiques.
Après la visite des chalets de Lens, remarquables par leurs fontaines-réservoirs sculptées, on entre dans un bois clairsemé qui lèche un versant très raide. Heureusement que le chemin du retour, pas trop téméraire, s’est facilité la mise par une voie douce mais qui se transforme très vite en une rigole boueuse où pataugent les chaussures. A l’arrivée, les insatiables pourront encore s’aventurer clandestinement derrière la frontière, les autres retrouver la douceur du gîte en dégustant une «1664», le regard fixé sur la grosse molaire des Cornettes de Bise qui joue la vigie à l’horizon. Plus tard, tous iront se régaler d’un poulet à l’indienne arrosé par un bon Côtes-du-Rhône. En rando, le repas du soir, cela reste du lourd, du patrimonial et du généreux. Cela résiste à tout, à la fatigue, aux enguelades, aux modes et au régime. C’est de l’infiniment durable, du réconfortant et l’assurance d’un retour sur investissement garanti.
Les chalets d’alpage caractérisent partout le paysage et participent à l’immersion alpine. Coiffés par des cheminées pyramidales en planches, on y fabrique toujours le fromage local. Ils ont aussi inspiré le développement architectural de la vallée centrale qui a refusé la bétonisation au profit de maisons individuelles où le bois est l’ingrédient fondamental. Le respect de la tradition a su s’allier à la recherche du confort et de l’esthétisme. C’est principalement à Châtel que s’admirent ces nouveaux chalets étagés un peu partout sur les coteaux. Ils s’intègrent parfaitement au décor mais donnent l’impression d’un embellissement forcené d’une station qui veut affirmer sa réussite. Pas toujours facile de résister aux canons de l’abondance !
Issue des bovins amenés par les Burgondes au cinquième siècle, la race s’est développée au sein du Val d’Abondance, considéré maintenant comme son berceau originel. L’Abondance est la vache laitière la plus légitime du label fromager qui porte son nom. Avec sa robe rouge acajou et ses cornes entières, elle dame le pion aux plus habiles montagnards, incapables d’atteindre l’équilibre parfait qu’elle présente sur les pentes abruptes. Sous un air débonnaire et placide, ces vaches cachent en réalité un fichu caractère. On ne badine pas avec un troupeau sonnaillant. Leurs grosses cloches avertissent quelquefois des limites à ne pas dépasser. On s’en est aperçu, au bas du col de Savalaire, après une intrusion un peu cavalière dans une pâture réservée à leur casse-croûte. Devant tant d’insolence, les bêtes ont vite manifesté un mouvement d’humeur pour bien faire comprendre qu’il était maladroit de forcer la convivialité. On peut l’admettre. Cela vous ferait-il plaisir qu’on vienne chez vous piétiner votre assiette ?
Passées les dernières maisons du village d’Abondance, la moraine du Vêtu ne peut cacher son origine glacière. On saisit que pour atteindre le lac de Tavaneuse qu’elle abrite en devers il faudra la grimper par un sentier scabreux, parfois glissant mais surtout vertical. Situé à 1850 mètres d’altitude, il est fréquent de trouver dans ce cirque lacustre des petites accumulations de glace ou de neige pérennes.
Au plus fort de la rampe et malgré l’aide attentive des autres, monter c’est avancer seul au plus près de son souffle, de ses forces et de ses interrogations. «En suis-je encore capable ?» La question lancinante se pose insidieusement au cours de l’ascension, renforcée par l’angoisse de la descente.
Et puis au moment où l’on ne s’y attendait plus, la pente s’adoucit, la vue s’ouvre, le lac tant convoité se découvre dans sa sauvagerie minérale. Un rapace tourne dans le ciel redevenu d’un bleu électrique. Les obstacles redoutés sont passés, la fatigue évanouie. Une voie intérieure répète : «Tu as mis du temps mais tu l’as fait !» La pensée se transforme très vite en rêveries, escortées d’images bienveillantes surtout pour soi-même. Adossé à un petit monticule pierreux, on regarde le lac avec la conscience aiguë de le contempler pour la première et dernière fois. Devant un tel spectacle, tout se magnifie. Le déjeuner frugal tiré du sac paraît royal. Une pomme un peu flétrie, un sandwich aux rillettes et un biscuit chocolaté le transforme en corne d’abondance.
Le séjour du samedi 26 juin au samedi 3 juillet 2021
A partir du camp de base de Châtel(74390) ont été entreprises les montées et balades suivantes : Le Morclan, les crêtes frontalières et la Tête du Don, retour par le Col de Croix et Barbossine---La Tête du Lindaret---Les alpages du Betzalin et des Covagnes, retour par les chalets de Lens---Le Pas-de-Morgins--Les chalets de Chevenne, l’alpage de Mens, le col d’Ubine, la muraille du Mont Chauffé---Plaine Dranse, les Combes d’en bas et d’en haut, le Pas-de-Vouerca, la Tête-du-Linga--Les prairies de l’Aups Couti---La montée du lac de Tavaneuse par la moraine du Vétu, retour par les chalets des Serranants.
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